Une opinion d'Hugues Bersini, directeur du laboratoire d’Intelligence Artificielle de l’ULB, membre de l’Académie Royale de Belgique.

A la soi-disant différence des politiques, des économistes, des journalistes, des gens communs, les scientifiques eux, pour faire face à l’urgence, auraient déployé des extraordinaires réseaux de coopérations : pour s’échanger la connaissance, trouver le remède, le vaccin, les solutions technologiques. Béni oui oui de la bien-pensance, détrompez-vous, rien n’est moins sûr ! On sait depuis Darwin que la biologie fonctionne pour partie sur un mode compétitif, et que même les anticorps de notre système immunitaire rivalisent d’adaptation afin de débusquer le virus du covit-19 et le réduire à néant. Mais pour partie seulement, car on sait aussi combien le darwinisme s’accommode parfaitement de la coopération, de l’intelligence collective et des phénomènes émergents. Notre système immunitaire recèle d’infinies recettes coopératives pour l’empêcher d’imploser ou d’exploser face aux envahisseurs.

En bref, l’homme n'est que potentiellement programmé par sa biologie, une biologie que rien ne destine à la lutte et à l'égoïsme, et qui recèle en son sein et dans ses connexions cérébrales, de quoi le guider vers plus de générosité ou plus de malveillance, en fonction, pour l'essentiel, de l'environnement social dans lequel il baigne et dont il est partie prenante. C'est le contexte qui fait l'apôtre ou le soldat, et il nous revient de favoriser les situations dans lesquelles le besoin de l'autre s'impose naturellement via l'échange, le mutualisme ou la division du travail. Or les crises peuvent intensifier le climat compétitif, transformer en jungle tout milieu social, mettre en exergue les facettes les plus sombres de notre personnalité (l’effet papier toilette), et ce jusque dans l’univers scientifique, quoi qu’en disent beaucoup d’observateurs un peu naïfs s’illusionnant ces jours-ci d’une science opérant sur un registre totalement différent de l’économie, le sport ou les joutes électorales. Malheureusement, en science aussi, la concurrence se doit d’être parfaite.

Les déferlements d’égo

On se rappellera des propos récents édifiants du directeur du CNRS cherchant à plaquer le darwinisme social sur le fonctionnement de la communauté scientifique. Et cette crise nous fait, sans surprise, découvrir tous les travers de la compétition en ce compris en science : les déferlements d’égo, la course au scoop, à la gloire rapide, à la médiatisation, à la publication qui fera date, la course au profit avec le vaccin (comme à chaque fois, l’Allemagne risque de gagner) ou le traitement miracle. Où l’on voit des médecins aller jusqu’à remettre en question le fondement même de leur pratique, par la critique invraisemblable des essais cliniques, jetant l’opprobre sur leurs confrères et s’enorgueillissant d’une ville faisant tellement mieux que toutes les autres dans la gestion sanitaire. Où l’on voit des geeks déchaînés s’étriper pour la mise en place d’un traçage numérique, quand bien même rien n’est dit sur l’efficacité d’un tel dispositif, à la différence de sa version manuelle, mettant à contribution et les généralistes et de nombreux enquêteurs qui feront montre de toute leur humanité pour ne pas assimiler les infectés à des coupables (bien plus difficile pour un algorithme). Où l’on voir des épidémiologistes se contredisant dans les journaux, confisquant et se réservant l’accès aux données sensibles autorisant de bien meilleures prédictions, tout conscient qu’ils sont que les données sont souvent synonymes de pouvoir. En épidémiologie, et en médecine en général, en ce compris chez nous en Belgique, on n’a jamais été aussi loin de l’open data.

Les indicateurs méritocratiques en science se sont multipliés

Les scientifiques, comme tout le monde, ont la dent de plus en plus dure. Aujourd’hui dans nos sociétés, tout tend à se hiérarchiser, à se présenter sous forme de classement, tout se "googlelise" : les écoles, les universités, les cliniques, les villes, les lieux de villégiatures, les hôtels, les publications, les livres, les chercheurs, les oeuvres d'art, les artistes, les salariés. Difficile d'imaginer aujourd'hui une seule facette de notre quotidien qui ne puisse faire l'objet d'une évaluation et d'un classement. Vive Google, Amazon, YouTube et autres, enfin parvenus à faire de chaque recoin caché de nos existences l'objet d'un classement ! Les indicateurs méritocratiques en science se sont multipliés, et tous les chercheurs savent trop bien aujourd’hui les retombées négatives que cela risque d’avoir sur leur carrière. Ils tenteront alors de recourir à tous les moyens décents et indécents pour les faire décoller : chercher le scoop, attirer l’attention par tous les moyens, se cantonner aux domaines scientifiques les plus populaires, l’épidémiologie aujourd’hui (et contribuer ce faisant à renforcer leur popularité par un mécanise de rétroaction positive), publier à outrance (saucissonnage des publications), tenter de coller aux « stars » de leur domaine (chercher absolument à publier avec eux pour bénéficier de leur aura), suivre et forcer les collègues à vous citer (par mesure d’intimidation ou par le pouvoir que vous pourriez exercer comme reviewer, ne référer positivement que les publications qui vous citent indépendamment de leur contenu). L’influence de ces indicateurs sur le comportement des chercheurs ne va pas dans le sens d’une amélioration de leur bien-être et pire encore de la qualité de leur production scientifique.

Un combat pour le prestige

On connait les critiques généralement adressées aux situations d’intense compétition qui profitent aux premiers de cordée et, idéalement, à la qualité de leur production, mais sont délétères pour les perdants qui souffrent des inégalités de traitement. Sur le long terme, la science a-t-elle à gagner de cette oppression compétitive, de cette multiplication des classements ainsi que cette exhibition ostentatoire du succès de certains chercheurs ? Est-ce l’obsession des podiums qui conduira les chercheurs de demain à mettre au point le vaccin anti-Covid ou le dispositif géothermique maintenant l’augmentation de la température moyenne du globe en-dessous de deux degrés ? Bien sûr, des conflits ont balisé l’histoire des sciences, clouant au pilori des Giordano Bruno, des Galilée, le jeune Einstein. Bien sûr, les certitudes, les habitudes acquises, les inerties paradigmatiques sont parfois difficiles à faire tomber, en science comme ailleurs, et des luttes s’imposent. Mais quand viennent se greffer sur la quête du vrai les simples conflits d’ego, on entre dans un combat pour le prestige et non plus pour le fait où l’arme triomphe et non plus l’expérience. La compétition est évidemment dommageable aux perdants, dont le nombre n'a cessé de croître dans ce monde qu'on sait, et qui s'en veulent d'autant plus que l'on s'obstine à les convaincre qu'ils peuvent y parvenir au même titre que les gagnants. Mais elle l'est aussi pour des gagnants qui, bien que mettant tout en œuvre pour préserver un système qui leur réussit si bien, sont perpétuellement stressés de ne plus se trouver à la hauteur des défis. Que le monde d’après, parmi les milles promesses non tenues, puisse voir se lever un jour scientifique véritablement coopératif !