Une carte blanche de Jean-François Viot. Auteur dramatique, essayiste et scénariste. Prix littéraire du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles 2014.

Le volet. Un café. Comme hier.

Comme hier, je sais que je ne pourrai pas vous embrasser, pas vous toucher.

Un jour de plus. Un jour de trop. Le quotidien s’enlise dans la routine et la répétition.

Le mug à la main, face à la fenêtre, le regard perdu dans l’horizon du souvenir, je tâche de me rappeler les barbecues rieurs, les terrasses et les marchés, les fêtes locales, les jeux à renard qui passe, les mains du coiffeur dans ma crinière hirsute, les corps-à-corps des gamins pendant les matchs de foot. Tous ces moments de vie où vous passiez chez moi, où je passais chez vous, où je vous faisais la bise, où je vous touchais l’avant-bras et où vous m’encouragiez d’une tape fraternelle dans le dos.

Je me souviens de ces réunions un tantinet viriles qu’on débutait par une poignée de main, pour se dire qu’on se respectait, et qu’on terminait de même, pour sceller l’affaire. De ces fins de séance de travail avec mes producteurs flamands et étrangers. Et de ce moment d’incertitude où on s’empêtrait les uns dans les autres parce qu’on ne savait pas combien de baisers se donner : twee, trois, quatre ?

Je me souviens de ces soirées arrosées au bistrot du coin, assis par quatre sur une banquette pour deux, quand Frédo allait chercher la tournée de trop et que, nous autres, on jouait à se bousculer à la moindre occasion. Je me souviens du son de la fanfare, de l’odeur de bière des festivals. Du craquement de pop-corn au cinéma. Des éclats de voix sur les gradins du hall des sports. Du stade hurleur.

Je me souviens de mon neveu sautant sur mes genoux pour m’embrasser. De ce chagrin d’amour, où mes amies m’avaient pris dans leurs bras en me serrant juste un peu trop fort. De la chaleur de votre cou. De vos mains sur mon épaule. De vos baisers humides. De vos cheveux. De vos odeurs.

Et, lentement, je sens ce qui s’étiole. Ce qui nécessairement ne peut pas durer.

Quand se rendre dans la ville voisine semble aussi exceptionnel que de partir en vacances, quand rejoindre nos amis français, britanniques, bataves ou allemands flirte avec l’interdit, quand embrasser quelqu’un sur la joue devient un luxe, quand se serrer la main devient un danger, quand tenir un enfant dans ses bras se transforme en risque, quand les sourires se tiennent embusqués sous le rideau des masques, l’Humanité en nous peu à peu s’effondre.

Alors je me demande, atterré, combien il faudra encore de volets et de cafés avant de sentir à nouveau vos joues, la chaleur de vos vous, vos baisers et vos mains.

Le psychiatre René Spitz a exploré au début du XXe la notion de dépression anaclitique. Ce type de dépression se produit chez l’enfant qui a déjà connu un lien positif d’attachement à sa mère et qui en est tout à coup séparé. Il développe alors les signes cliniques de la dépression en raison de sa carence soudaine de lien affectif. Appliquée aux adultes, il s’agit d’une sensation d’isolement qui s’accompagne d’impressions de futilité, d’apathie, de troubles de l’apprentissage et de la conduite, d’agressivité et de manque d’espoir.

Les êtres sociaux que nous sommes se nourrissent de contacts physiques, de diversité et de changement. Nous ne pouvons pas vivre éternellement sur la mémoire des rapports sociaux que nous avions avant mars 2020. Nous avons besoin d’économie et de santé physique, certes, mais nous avons tout autant besoin de cette matière intangible qu’est l’Amour (1) que nous nous témoignons gestuellement les uns aux autres. De cette vitalité mentale qu’alimentent nos sens et de la multiplicité de nos rencontres. De cette irradiation, dans notre vie quotidienne, de chaleur, de beauté et de joie.

La tragédie qui se joue est incalculable pour ceux d’entre nous qui ont été malades ou, pire, qui ont perdu des parents, des amis, des proches. Elle le sera ou l’est déjà pour ceux qui ont perdu ou perdront un commerce, un restaurant, un salon, une salle de théâtre, une entreprise, qui est à la fois leur raison de vivre et leur emploi.

Mais nous payons collectivement un prix plus sourd à cette crise : ce sont les dégâts considérables que nous causons à nos psychés. La solitude n’est pas l’isolement. Et si la première permet de nous ressourcer en nous proposant le silence propice à l’introspection, la seconde, pétrie de détresse et de souffrance, attaque à vagues répétées le château de sable de nos relations, de notre équilibre mental et de notre bonheur, lesquels nous sont également vitaux.

Si nous avons des raisons évidentes et scientifiques de protéger notre personnel hospitalier ainsi que les plus fragiles et les plus âgés d’entre nous d’une maladie grave et parfois létale, aucun gouvernement ne peut légiférer sur l’accolade ou le baiser. Et il me semble qu’à moins de tuer nos âmes à petit feu, nous ne pourrons plus nous priver longtemps de contacts rapprochés. Notre survie exigera bientôt de refuser l’anorexie des sens.

(1) C’est bien Éros qui, selon le mythe grec, ranime Psyché.