Une opinion de Jean-Philippe Lens, bioingénieur, conseiller en mobilité, Atelier d'Architecture DR(EA)2M.

Malgré tous les efforts déployés par nos élus locaux, force est de constater que le développement de nos villages est lent. Trop lent.

Chaque année, seuls quelques kilomètres de voirie ou de trottoir sont remis à neuf, les infrastructures scolaires peinent à se rénover et les pistes cyclables, quand elles existent, se résument souvent à des bords de routes jonchés de gravillons, délimités par un marquage au sol défraîchi, et où le cycliste manque souvent de se faire souffler dans le bas-côté à cause d’une proximité trop forte avec les véhicules. Quant à nos ruisseaux, beaucoup sont encore des égouts à ciel ouvert ; la Fédération wallonne des entrepreneurs estimait ainsi en 2018 qu’il faudrait 350 ans pour rénover les vieux égouts wallons. Misère ! Devons-nous nous résigner et accepter cette situation, ou existe-t-il un moyen d’y remédier ?

Il est d’abord important de rappeler que la lenteur de ce développement trouve sa source dans la capacité de financement limitée des communes. Elles utilisent déjà fonds propres et emprunts au maximum et ne peuvent dégager de marge que via des subsides. Et à ce petit jeu, si l’on espère gagner telle salle de village ou tel tronçon de RAVeL, c’est à qui sera ministre ou arborera sa couleur politique ! Il en résulte une parfaite iniquité de développement territorial et un aménagement global guère plus rapide, puisque la tirelire wallonne est, elle aussi, limitée.

Pour ne pas attendre 350 ans, nous ne devrions donc plus que parier sur une poursuite de la croissance économique mondiale et par là même de la Wallonie, afin d’augmenter la longueur de son bas de laine. Difficile à croire.

Pas qu’une question d’argent

Une autre option serait d’oser un autre pari. Et si les communes s’appuyaient sur le capital citoyen ? Financier bien sûr, mais également humain. Car ce capital est là et il est mûr. 270 milliards d’euros dormaient sur des comptes épargne en 2018. C’est six fois plus qu’en 1992 alors que les taux d’intérêt sont quasi huit fois plus bas. La nouveauté de la donne ne tient cependant pas à l’ampleur de la manne, car le fait qu’il y ait plus d’argent ne présage en rien qu’il soit plus disponible. Non, ce qui est déterminant, c’est que ces capitaux, en plus d’être là, sont mûrs : le Belge investit chaque année toujours plus dans des projets locaux et durables. Pas tant parce que les comptes épargne ne rapportent plus rien, mais parce qu’il cherche du sens à ses actes et qu’il veut devenir acteur du changement. De plus en plus de Belges sont ainsi copropriétaires d’une éolienne, d’une voiture, d’un magasin de produits locaux voire, dernièrement, d’une nouvelle banque.

Pourquoi ne pourraient-ils pas l’être aussi de leur maison de village, leur salle de sport, leur théâtre, leur école, leur académie, leur piste cyclable ? Et cette nouvelle dynamique citoyenne ne se limite pas à un investissement en argent. De plus en plus, le citoyen s’investit aussi en temps ; on le voit ainsi servir à la caisse de "son" magasin ou en réassortir les rayons, organiser les AG et gérer la communication de "sa" coopérative, transporter des marchandises ou participer à des chantiers de coconstruction.

Et si ce double investissement bénéficiait lui aussi aux communes ? C’est-à-dire, plutôt que d’augmenter les taxes et redevances, les communes ne pourraient-elles réduire ces charges et proposer en échange de participer à la gestion opérationnelle de la vie locale ? Plus d’un contribuable serait à coup sûr ravi de tenir le guichet à la piscine, d’aider le service travaux à installer des fascines le long des ruisseaux ou à paver de nouveaux trottoirs, de cultiver, cuisiner puis servir des légumes à la cantine scolaire, de proposer des animations culturelles, sportives ou nature pendant les garderies. Le champ des possibles est sans limite et permettrait sans doute, en plus de développer nos territoires, de recréer du lien et de redonner ce fameux sens à nos actions. À l’heure où le dogme de la croissance à tout prix montre clairement ses limites, n’est-il pas opportun, comme le fit Roosevelt après la grande dépression de 1929, de miser sur ces nouvelles formes de développement ? Nos villages n’en seront-ils pas gagnants à coup sûr ?