Opinions
Une chronique de Carline Taymans, professeure de français à l'école européenne.


Surveiller des classes d’autres collègues, c’est aussi l’occasion de se remettre en question devant d’intéressants jeunes gens.


D’année en année, par souci d’efficacité, ou de gain de temps et de place, une tournante de remplacement de collègues absents par d’autres présents a été mise en place. Ponctuellement, d’abord, comme pendant la saison des voyages scolaires, puis systématiquement, sur base d’une distribution minutieuse des plages horaires selon les libertés de chacun, toute l’année scolaire durant. Dans l’ensemble, ces surveillances imprévues s’effectuent sans trop de rouspétances, une fois l’annonce de privation de liberté passée. Ce serait assez malvenu. Il ne s’agit après tout ni d’une tâche difficile ni d’une exigence excessive que de surveiller une classe "étrangère" pendant une petite heure de temps en temps. Au contraire, ce serait plutôt la logique du prêté pour un rendu qui serait appliquée, chacun se sachant, malgré les précautions, relativement vulnérable…

Dans le meilleur des cas, le professeur remplacé communique des directives de travail pour ses élèves "abandonnés". Dans le pire, si l’on peut dire, rien n’est prévu, parce que le dialogue avec le remplaçant n’a pas pu être établi, pour quelque raison que ce soit. Loisir est alors donné à celui-ci de la jouer autoritaire, en exigeant silence et occupations diverses, neutre, avec très peu de contacts, ou plus détendue, en autorisant conversations, films ou jeux. D’autres préfèrent donner carrément cours, quand ils se trouvent devant une classe qu’ils connaissent, voire quand ils ne la connaissent pas. Surviennent alors des échanges parfois drôles, plus rarement tendus, ou extrêmement riches.

L’un des aspects les plus touchants de ce genre de rencontres imprévues est la surprise distinctement exprimée par ces élèves inconnus lorsqu’ils se rendent compte que le professeur remplaçant, dont ils ne connaissent que très rarement le nom mais bien, en général, la matière qu’il enseigne et quelque relent de réputation, en connaît aussi un bout dans d’autres branches. "Vous êtes prof de maths et vous connaissez Victor Hugo ? Quoi, vous jouez d’un instrument ? Ah bon, vous parlez aussi espagnol ? Comment vous savez qui était Magellan ? Vous n’avez pas fait de latin, vous, évidemment. Si ? Pour devenir prof de sciences ?"

Comment leur dire ? Non pas qu’avant de se spécialiser dans une matière, tous les professionnels de leur entourage sont aussi passés par l’enseignement général - ils le savent, leurs parents sont dans le même cas -, mais plutôt que derrière chaque membre du corps professoral bien calé dans sa fonction spécifique se cache une personne, laquelle a, une fois la barrière sécurisée de l’école franchie, de nombreux autres intérêts, des passions, des regrets, et des lectures, études ou voyages pour les compenser. Que quand on "attaque" avec eux un chapitre, c’est pour qu’il en reste, à vie, l’essentiel. Et que ce que chaque professeur leur souhaite en son for intérieur, c’est qu’ils deviennent des humains intéressants, équilibrés, diversifiés, plus que des spécialistes de la matière qu’il enseigne, même si, avant d’arriver à cet épanouissement-là, il faut (aussi) passer par des tests hyper- spécialisés, à propos desquels, soit dit en passant, il ne tergiverse pas.

Devant des élèves que l’on ne connaît pas, dont on croise la route par hasard, et que l’on ne verra peut-être plus, on peut se permettre de relativiser davantage, sans risquer de perdre sa crédibilité ou sa prestance, et cela fait un bien fou. La multiculturalité de l’équipe pédagogique contribue également à cette légère distanciation, puisque certains États européens offrent aux candidats enseignants la possibilité de se spécialiser en plusieurs matières qui ne soient pas spécialement connectées (musique et langue étrangère/sport et géographie/économie et littérature, etc.), et que certains collègues brisent donc régulièrement les barrières entre catégories de matières, laissant tout le monde envieux, plus que pantois.