Une chronique de Luc Verbeeren, professeur de français, d'arts d'expression en rhétorique au collège Saint-Pierre d'Uccle.

Hôpital Saint-Pierre, Ottignies. Tout s’est passé très vite. Des jambes un peu plus lourdes au retour du travail, une nuit plus agitée, puis la fièvre, l’essoufflement, une faiblesse généralisée jusqu’à cette hospitalisation que je n’ai pas vue venir. Le diagnostic est devenu une espèce de ritournelle, comme le tube de l’année 2020 : Covid. Fichtre, c’est en moi cette fois qu’est venu s’installer le virus, celui-là même qui avait alimenté toutes mes réflexions précédentes et que je m’étais juré - ironie du sort - de ne plus mettre à l’honneur dans mes publications. C’était au temps où je le voyais s’acharner sur les autres. Dans la foulée du premier confinement scolaire, il m’arrache une nouvelle fois à mes fonctions et m’isole du monde. Coupable. Un peu comme dans un jeu d’échecs, je me sens coupable d’avoir raté mon coup par manque de vigilance : pour avoir convoité un pion, j’ai perdu ma Dame, mon énergie. Voilà pourquoi, plus que mon état de santé, c’est cette absence au monde qui, dans un premier temps, me préoccupe. J’enrage tout simplement à l’idée de savoir mes élèves livrés une fois de plus à eux-mêmes.

Un chaudron d’humanité

Puis, peu à peu, le baromètre inquiétant de mes carences physiques m’invite à accepter mon impuissance. Les enjeux sont ailleurs. Au fil des jours, le temps perdu devient en moi un temps de disponibilité totale. Disponibilité aux flux désordonnés de ma pensée. Disponibilité aux trajectoires singulières qui, autour de moi, se font et se défont. J’observe les visites ininterrompues des infirmières, "emballées" dans leurs protections carnavalesques et dans leur bienveillance maternelle ; je guette la respiration - que dis-je ? le râle - d’un homme à mes côtés qui souffre bien davantage que moi. Aux intonations de voix dans les couloirs, je détecte les particules d’espoir ou de peur. Des liens se créent. Vite. Avec des inconnus. Le couloir 237 de cet hôpital est un chaudron d’humanité où se mélangent des bouquets d’épices aigres-douces : peurs, espoirs, lutte, découragement, douleur, amour… Concrètement, des humains que je ne connais pas s’occupent de moi, s’inquiètent ou se réjouissent au rythme des infos délivrées par l’oxygénateur et les prises de sang. C’est prodigieux. Ce que l’on attend de ses proches, voilà que je le trouve chez des inconnus ! Plus tard, quand je retrouverai un chez-moi, configuré pour accueillir un moribond, je découvrirai parmi les objets familiers un appareil qui ne l’est pas : un oxygénateur qu’une société est venue installer pour donner un petit coup de main à mes poumons. Je me dis que le monde est bien fait ou plutôt que la partie du monde que j’occupe est bien faite et qu’au final j’ai bien de la chance. Se rappelle à mon bon souvenir un vieux concept qu’on avait presque oublié à force de le trouver acquis : l’État-providence. C’est ce mot-là que j’ai soudain envie d’écrire sur les murs de mes classes : la littérature du XXe siècle pourra un peu patienter.

Un État qui garantit la solidarité

"État-providence", un État qui, si l’on en croit l’étymologie, "voit à l’avance, pré-voit, veille sur" comme une mère penchée sur son enfant et qui anticipe les dangers à venir. Comme cette divine Providence à laquelle les stoïciens associaient le bel équilibre du monde, nous invitant, nous, humains, à nous en montrer solidaires. Cette force raisonnable et bienveillante que d’autres, plus tard, appelleront Dieu. Oui, en ce temps de marasme systématique, j’ai envie de dire à mes élèves qu’aujourd’hui, chez eux, même un fêtard ivre mort dont la mobylette a été projetée dans le fossé sera pris en charge, emmené dans un lieu "d’hospitalité" appelé hôpital pour y être soigné inconditionnellement. Leur rappeler au passage qu’il y a deux siècles (ou tout simplement dans bien des endroits du monde aujourd’hui), quand on se penchait sur un infortuné, c’était plus souvent pour lui vider les poches ou lui arracher sa dent en or. Voilà le monde qu’ils habitent, un monde perfectible certes, mais qui a fait le pari de la solidarité et qui s’emploie tant bien que mal à la garantir. Et si, dans la foulée, j’en profitais pour nettoyer de toutes ses fausses impuretés un mot que même les jeunes associent volontiers à une forme d’exploitation systématisée : "impôts". Leur dire que ce terme qui agit chez beaucoup comme un répulsif n’est rien d’autre à la source que notre contribution à cette solidarité, une participation organisée à un bien-être collectif ? En profiter pour leur dire combien ce privilège est fragile et doit être protégé comme une espèce menacée parce que, quand il s’agit d’argent à dépenser, la concurrence aujourd’hui est rude. Que ce sera leur tâche de le sauvegarder et de le rendre plus large encore. Est-ce enfoncer des portes ouvertes ? Je ne pense pas. Y a-t-il tant de lieux où les jeunes ouvrent ce chapitre ?

Et puis, dans un tout autre ordre d’idée, leur rappeler que nous portons en nous une capacité d’empathie qu’on ne mesure pas toujours mais qui, confrontée à la souffrance, fluidifie miraculeusement les liens humains. Comme j’aimerais que, dans la vie ordinaire, les rapports humains soient aussi simples, aussi denses que dans la chambre que j’ai occupée !