Une chronique de Jacques Laffineur, conseiller aux études et chercheur à l'UCLouvain.


Devons-nous filtrer l’accès aux études supérieures à travers des examens d’entrée, des concours ou des tests non contraignants ?


Notre pays compte parmi les plus libéraux en termes d’accessibilité aux études supérieures. Mises à part les études de médecine (en ce compris les sciences vétérinaires) et d’ingénieur soumises à un examen d’entrée ainsi que les écoles supérieures des arts qui sont autorisées à organiser des épreuves d’admission, n’importe quel cursus d’étude supérieure peut être choisi par tout jeune diplômé du secondaire quelle que soit l’orientation suivie jusque-là. Ce système d’accès basé sur un principe de non-discrimination et de non-relégation a priori constitue certes un gage de démocratie de notre enseignement. Force est de constater en même temps que la Belgique est pointée par l’OCDE comme étant marquée par les plus grandes disparités de performances entre ses écoles. Il en résulte une forte inégalité de chances de réussite entre les élèves lorsque ceux-ci sont devenus des… étudiants ! L’importance récurrente du taux d’échec en première année à l’université ou en haute école témoigne du fait que le libre accès aux études supérieures se révèle malheureusement être un leurre pour nombre de jeunes n’ayant pas été nantis des prérequis indispensables. Or, l’échec constitue, on le sait, un poids économique considérable pour la collectivité et un coût humain non négligeable pour la plupart des individus concernés.

Dans un tel contexte, que faire pour bien faire ? La question a resurgi récemment à l’occasion de la présentation des résultats d’une étude menée par trois universités en Communauté française (l’ULiège, l’UNamur et l’ULB) à la demande du ministre de l’Enseignement supérieur. Instaurer un filtre généralisé à l’entrée des études supérieures est-elle une solution recommandable ? Lors de la présentation de cette étude, le ministre aurait réagi notamment en ces termes, selon le journal Le Soir : "Des tests à l’entrée constituent des informations précieuses concernant l’échec pour la suite du cursus. Ils permettraient d’accompagner rapidement certains étudiants à travers des remédiations ou une réorientation. Cette étude a également montré tout l’intérêt de développer une base de données commune […]. Autre conclusion : il est essentiel de déterminer le plus tôt possible dans le parcours étudiant quels sont les problèmes qu’ils rencontrent, et surtout, il est primordial d’effectuer un retour efficace vers ces étudiants afin de les aider le plus rapidement possible."

Les limites de la présente chronique ne permettent guère de pousser plus loin l’analyse et l’on se gardera donc de proposer ici des réponses péremptoires à un problème aussi complexe et délicat. Qu’il nous soit cependant permis de formuler les deux interrogations suivantes.

Premièrement, mesure-t-on réalistement à quel point il est illusoire d’organiser un accompagnement pédagogique et une véritable remédiation efficace pour tant de jeunes inscrits en première année de l’enseignement supérieur si des moyens appropriés ne sont pas mis à la disposition des établissements ? Prendre en charge, au seuil de l’enseignement supérieur, un très grand nombre d’étudiants dont les chances de succès sont faibles en raison de leur déficit de prérequis nécessite un encadrement spécialisé d’envergure que ce soit pour les "remettre à flot" ou, simplement, pour les aider à bien se réorienter.

Deuxièmement, ne faut-il pas absolument prendre garde au risque que les tests à l’entrée des études se bornent à évaluer les connaissances (théoriques) acquises au cours des classes secondaires ? Il semble bien, en effet, que des enquêtes sérieuses démontrent que les compétences personnelles (soft skills) des jeunes présentant ces tests soient, dans une proportion significative, plus prédictives des réelles capacités de réussite que ne le sont les savoirs engrangés à l’issue de leur parcours scolaire. Que gagnerait-on à "éliminer" trop vite nos futurs petits Mozart (ou Einstein !) ?