Une opinion des Drs Martin Buysschaert & Shaukat Sadikot*

Augmentation pandémique, génie malin : le diabète est une préoccupation au niveau mondial. L’heure n’est donc plus à tergiverser, mais à agir. Guérir, c’est d’abord prévenir.

C’est un fait validé par la communauté scientifique internationale : le diabète sucré en 2015 est un problème - un défi - de santé publique à l’échelle du monde. Pour au moins deux raisons : il y a d’abord son augmentation de prévalence (fréquence) selon un mode pandémique; il y a ensuite le génie malin de la maladie à développer, potentiellement, à long terme, une palette de "complications" invalidantes, en particulier cardiovasculaires. Ces deux constats font le consensus des sociétés savantes dont l’International Diabetes Federation (IDF) et nous semblent justifier un "état des lieux" d’urgence, d’autant plus qu’ils ne sont plus aujourd’hui inexorables. Notre propos concernera le diabète dit de "type 2" (anciennement dit de la maturité [l’autre forme est le diabète de type 1, anciennement juvénile]). Survenant habituellement après l’âge de 40 ans, le diabète de type 2 regroupe plus de 80 % des diabètes. Il fait essentiellement suite à "l’occidentalisation" du mode de vie conduisant, via une alimentation débridée et/ou une sédentarité chronique, à l’obésité qui en est le "primum movens", en induisant une "résistance à l’insuline".

Analyse d’une pandémie

Analysons dans un premier temps la pandémie. Il y a, en 2015, 400 millions de diabétiques dans le monde (soit 8,3 % de la population) et les projections de l’IDF indiquent qu’ils seront 600 millions (10,1 %) dans 20 ans ! A ces chiffres vertigineux, il convient d’ajouter plus de 300 millions de personnes "prédiabétiques" (à risque de le devenir) qui seront 500 millions en 2035. Cette croissance concerne principalement les pays émergents et, en leur sein de manière plus ciblée, les populations à faibles revenus. Ceci étant, l’Europe n’est point à l’abri avec aujourd’hui 60 et demain, en 2035, 70 millions de sujets atteints. En Belgique, dans le groupe d’âge 20-79 ans, l’IDF identifie plus de 500 000 cas, soit 6,4 % de notre population, et encore autant de personnes prédiabétiques. Le diabète est aussi directement responsable, dans notre pays, de plus de 4 000 décès par an. Enfin, par-delà, son coût économique est proche de 5 500 $/an par personne diabétique.

Dommages collatéraux

Dans un second temps, nous ne pouvons passer sous silence le cadastre des dégâts "collatéraux" du diabète ("complications") qui peuvent se développer après quelques années d’insuffisance thérapeutique et de médiocrité glycémique (augmentation pathologique du taux de "sucre" sanguin). Il s’agit de lésions micro- ou macrovasculaires abîmant principalement les yeux, les reins ou les nerfs des membres inférieurs. Ce sont cependant les complications cardiovasculaires - 2 à 4 fois plus fréquentes chez le diabétique que chez la personne non diabétique - qui restent à l’avant-plan, favorisées d’ailleurs par d’autres facteurs de risque comme l’obésité per se, l’hypertension artérielle, l’excès de cholestérol et/ou le tabac.

L’ampleur du problème est aussi en partie la conséquence d’une évolution souvent silencieuse et sournoise de la maladie : parce qu’il n’y a pas (ou peu) de symptômes de l’hyperglycémie (excès de sucre sanguin), 30 à 50 % (en fonction des pays) des diabétiques de type 2 ignorent leur maladie qui peut ainsi progresser sans qu’il n’y ait aucune prise en charge médicale.

Stratégie plurielle

Alors ces deux constats sont-ils vraiment, dans le champ du diabète, prédication d’apocalypse ? La réponse pourrait heureusement être "non", à condition qu’il y ait une prise de conscience universelle, en amont et en aval du diabète.

En amont, il y a la prévention et le dépistage. Il est possible d’éviter la maladie par de "simples" mesures hygiénodiététiques intégrant une alimentation équilibrée et une activité physique régulière qui gomment l’excès pondéral. Une telle politique de santé serait à même d’enrayer la pandémie ! En parallèle, un dépistage structuré, en particulier chez les personnes à risque (en surcharge de poids et/ou aux antécédents familiaux de diabète) permettrait d’implémenter une intervention thérapeutique précoce, au stade du prédiabète, évitant ainsi l’évolution vers un diabète "vrai" et ses conséquences.

En aval du diabète, quand le diagnostic a été posé, un traitement rigoureux amenant une (quasi) normalisation glycémique dès le début de la maladie met à l’abri des complications tardives. C’est un fait démontré dans la littérature scientifique. Ceci étant, moins de 50 % des patients atteignent cet objectif d’excellence.

Pourtant il n’est plus en 2015 utopie : un ensemble de médicaments et de progrès technologiques permet actuellement de tendre chez chaque malade vers cette maîtrise de l’hyperglycémie.

L’heure n’est donc plus à tergiverser, mais à agir. Parmi les pistes pour combattre le (pré) diabète, l’IDF et les Fédérations locales comme l’Association Belge du Diabète, privilégient désormais l’information et la sensibilisation. Elles sont réponse concrète à une méconnaissance globale de la maladie - de sa prévention au traitement. Nous sommes convaincus qu’à l’échelle de la Belgique, comme dans d’autres pays, nantis ou déshérités, une meilleure connaissance du diabète et de son contexte environnemental pourrait mener à la mise en place par les Autorités de mesures de prévention "dès l’école" et à un plan de dépistage relayé "sur le terrain" par les acteurs de santé, conscientisés à la problématique. Nous sommes convaincus qu’une telle pédagogie d’information, couplée à une prise en charge holistique des facteurs de risque, permettrait aussi d’éviter chez les personnes diabétiques les lésions vasculaires ou neurologiques qui, trop souvent encore, sont la rançon de l’ignorance et/ou de l’indifférence.

Cette approche ambitieuse nécessite évidemment un investissement sociétal important qui implique non seulement malades et soignants, mais aussi, par-delà, les responsables politiques. Ils ne peuvent regarder, indifférents, la pandémie et les conséquences de la maladie. Il est vrai que cette stratégie plurielle - de la prévention à l’optimisation glycémique et à la maîtrise des facteurs de risque - est onéreuse. Mais ce coût économique - et humain - du diabète, aujourd’hui, est moindre que celui du traitement, demain, de ses dégâts collatéraux. Dans le champ du diabète de type 2, guérir c’est d’abord prévenir.

*Le Dr Martin Buysschaert est professeur émérite à l’Université catholique de Louvain, Bruxelles, et président de l’Association Belge du Diabète. Le Dr Shaukat Sadikot, diabétologue à Mumbai, India, et président de l’International Diabetes Federation.