Une carte blanche d'Alexandre de Hemptinne, jeune médecin, actuellement en spécialisation en chirurgie digestive.

C’est un nouvel entretien qui se prépare à l’IHU de Marseille. Le Professeur Raoult, bien entraîné désormais, se livre aux journalistes les plus intrépides du pays. Aujourd’hui encore, son bureau pour tout décor, son habituel maintien placide. C’est le maintien d’un homme qui connaît son art : l’art d’avoir toujours raison.

Le journaliste ose bientôt les questions épineuses. Il sonde le professeur sur ses contradictions, réclame des explications quant aux déclarations douteuses. À ces mots, l’infectiologue s’anime. Il décoche un mot mordant, assène un propos moqueur. S’ajoutent alors, sur fond de suffisance, les renvois obstinés à ses glorieuses publications, à ses derniers prix. On s’y vante allègrement. On y descend l’autre pour se surfaire soi. On en oublie la science. L’entrevue s’achève enfin et l’on se quitte songeur : pourquoi donc cette fascination autour de Didier Raoult ?

Le spectacle médiatique

Didier Raoult est avant toute chose une formidable bête de scène. Et dans un décor scientifique communément sobre, son style surprend ; ses procédés plaisent et lui assurent le rôle d’enfant terrible de la médecine. S’attroupent dès lors, à chaque apparition médiatique, des passionnés de la forme. Ceux qui, amateurs de tapage en tous genre, attendent fiévreusement le coup de pied dans la fourmilière, l’écart du professeur dont ils tirent étrangement vanité. Moins soucieux du fond, ils s’enivrent de propos impudents et, quoique inactifs, participent affectivement. Mais discutez rien que l’antipaludique (la chloroquine), introduisez seulement le doute quant à l’antibactérien (l’azithromycine), et ils protesteront : « qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! »

Le spectacle de la science

On l’a dit, Didier Raoult ne manque pas d’exposition. Une médiatisation à outrance qui, en science, prend le nom « d’Effet Matthieu » en pieuse référence à l’évangile selon Saint Matthieu où il est dit : « car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance ». C’est, en des termes moins bigots, le principe suivant lequel un scientifique se voit proposer des tribunes quand sa réputation le précède. On publiera celui qui a publié, et il sera dans l’abondance. Cette logique a ceci de pernicieux qu’elle profite à la presse scientifique avant la vérité. On publie un homme plutôt qu’une idée. Le tirage est gros, l’audimat est de taille, car voici l’homme ! Le sujet manque d’importance ? Ecce Homo !

L’effet Matthieu a pour triste corollaire une parole scientifique parfois douteuse. Manque d’inhibition, la parole experte se fragilise. C’est ainsi que certains lauréats du prix Nobel (entièrement mérité du reste) se sont montrés, contre toute attente et a posteriori, des parfaits drôles. La pathologie de leurs idées fut telle qu’une nouvelle entité a vu le jour : « la maladie du Nobel ».

La société du spectacle

Dans son essai « la société du spectacle », Guy Debord fait remarquer que ce sont nos besoins qui bien souvent créent la star. Plus sûrement que leurs qualités propres, c’est la projection de nos désirs qui rend possible nos héros. Or dans une France où demeure encore, en certains points du moins, l’opposition historique entre Paris et la province (jacobins contre girondins), le professeur Raoult, marseillais dissident, passe pour le girondin consommé. Nous le faisons gilet jaune. Nous le réduisons au gaulois hostile à la pensée dominante. Une image qui permet l’identification des uns, la désapprobation des autres.

La communauté scientifique, quoique divisée, compte de nombreux adorateurs également, et pour cause : pour exister en science, il faut publier. Dans ce milieu où la publication a une valeur en soi - publish or perish - Didier Raoult, auteur prolifique, constitue un modèle de réussite. Riche de ses publications, c’est l’image du scientifique accompli qu’il nous renvoie encore : l’image du chercheur spectaculaire.

Cette société du spectacle, nous dit Guy Debord, est à penser de façon double. Dans son sens médiatique d’abord : c’est notre homme et le succès de ses pied-de-nez aux autorités sanitaires, c’est l’effet Matthieu dont il est l’objet. Plus implicite ensuite (et c’est ici que Debord innove), c’est l’homme que nous mettons en spectacle. Ce sont les images et leurs vertus que nous lui prêtons. On grime, on travestit, on planque un peu, et nos images, chargées affectivement, nous reviennent, consolantes, sauvées : l’insoumis girondin, le prodigieux chercheur. Les ombres sont tenues pour vraies. Le vrai devient un moment du faux. Et se poursuit, tranquillement, le spectacle de nos représentations.

Si Didier Raoult fascine, c’est donc par le portrait d’une époque. A l’heure où règnent les images, sa personnalité, spectaculaire à plus d’un titre, entre en résonance. Elle déchaîne nos passions, qui sont autant d’images. S'établit alors, médié par ces images, un rapport social où s’opposent des représentations muettes et sans nuances. Où s’affrontent, dans une lutte du bien contre le mal, nous autres, amateurs de contrastes : pros et antis ; pours et contres. Nous qui, rendus clivants, pensons par la procuration des images. Ces images qui nous intoxiquent. Ces images administrées par une société qui en a fait son langage.