Une chronique de Charles Delhez sj.

Dieu n’a pas créé la situation dans laquelle nous nous trouvons. Il a créé un être humain capable d’aimer même dans la souffrance. 

Face à la pandémie du coronavirus, on a pu voir circuler cette phrase : "On peut penser que Dieu a conçu l’univers ainsi pour que nous puissions exercer au mieux notre générosité, notre solidarité envers l’autre, et Le reconnaître dans le visage des plus petits." Cette réflexion était suivie d’une question : comment comprendre ce "pour que" ?

Cette pensée est très ambiguë. Dieu y apparaît comme un sadique et, d’un point de vue psychologique, cela entretient une mentalité doloriste. Il ne faudrait pas oublier la prière du Christ au jardin des Oliviers : "Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe !" Mais il ajoute - combien de temps a-t-il fallu pour qu’il puisse prononcer cette seconde phrase ? - : "Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux" (Marc 14, 36), cette volonté divine n’étant pas que le Christ souffre, mais qu’il aille jusqu’au bout de sa mission d’amour.

Le philosophe Leibniz (1646-1716) estimait que nous étions dans le meilleur des mondes. Dieu crée en choisissant certains possibles, pensait-il, en vertu du principe du meilleur. La combinaison qu’il va réaliser est donc la meilleure possible : elle comporte le maximum de bien et le minimum de mal. Un monde sans Hitler aurait été pire qu’avec ce dictateur sanguinaire. Le mal est affreux, mais il évite d’autres maux encore pires et débouche toujours sur le bien. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le mal lui-même y contribue.

Je ne puis être d’accord. En intégrant ainsi le mal dans le bien, on ne fait que biffer ce qu’il a de tragique. Quand on arrive à justifier le mal, il n’est plus le mal, car celui-ci ne peut au grand jamais satisfaire l’intelligence. Leibniz réagit comme le mathématicien qu’il est, et il fut un grand mathématicien. Mais c’est trop logique. Or, le mal et la souffrance échappent à la logique. Je n’en trouverai jamais l’explication dernière, même si je peux dire qu’elle est toujours, d’une façon ou d’une autre, en lien avec la liberté humaine. Mais ici, il faudrait creuser un peu plus.

La position chrétienne face à la souffrance est de croire que Dieu lui-même la partage, qu’il en souffre, et surtout qu’il y a toujours moyen d’aimer, même dans les situations les plus extrêmes. Alors, oui, l’épreuve actuelle est une occasion d’aimer, mais ce n’est pas Dieu qui l’a créée. Il a autre chose à faire ! Ce qu’il a créé, c’est un être humain capable d’aimer même dans la souffrance. Ça aussi, c’est une question de liberté. Un confrère jésuite, le père Jacques Sommet, rescapé de Dachau, a pu écrire : "La liberté, c’est la capacité que j’ai d’entendre l’appel de l’autre." Et cela est possible même à Dachau.

Dans une optique chrétienne, c’est toujours en termes de liberté qu’il faut aborder les choses. C’est dans ce sens qu’allait le philosophe Denis Moreau dans La Libre du 9 avril. À ce propos, la sentence attribuée à saint Ignace de Loyola qu’il citait et qui est en fait d’un de ses disciples, le jésuite hongrois Gábor Hevenesi (1656-1715), est encore plus fine : "Aie foi en Dieu, comme si tout dépendait de toi et rien de lui ; agis, comme si tout dépendait de Dieu et rien de toi." Ce croisement inattendu et paradoxal dit bien la mystérieuse alliance entre la liberté de l’homme et le mystère d’amour qu’est Dieu. L’amour consiste en effet à "faire route avec" et non à "prendre la place de". Cette sentence évoque parfaitement la liberté lorsqu’elle assume sa responsabilité devant Dieu.

Que donc la prière ne nous dispense jamais d’agir et que notre action ne nous fasse pas croire que nous puisons cette force rien qu’en nous ! Les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola se terminent par cette prière : "Donne-moi seulement ton amour et ta grâce, et cela me suffit." Comme le dit la Dame Rose à Oscar, dans le célèbre livre d’Éric-Emmanuel Schmitt, on peut tout demander à Dieu, mais des choses spirituelles.

Titre de la rédaction. Titre original : "Dieu ne prendra pas notre place".