Une chronique d'Eric de Beukelaer.


Je crois fermement qu’il est demandé aux disciples du Christ de semer l’Évangile à tous vents - même maladroitement - à temps et à contretemps.

Dans le cadre de mes fonctions actuelles, je visitais récemment les églises d’une commune ouvrière de la rouge banlieue liégeoise, en compagnie de responsables municipaux. L’ambiance était constructive, mais en ces terres de tradition anticléricale, la présence chrétienne apparaît bien marginale. Pourtant, le midi, une fois à table, les langues se délient : la plupart de mes hôtes sont divorcés et aucun ne pratique le dimanche, mais ils sont baptisés et plusieurs ont fait baptiser leurs enfants. Telle me parle de sa cousine religieuse avec admiration. Tel autre a récemment participé à une communion en famille. Un troisième anime un club d’activité d’origine paroissiale. En les écoutant, je me dis que cette Église que l’on déclare parfois moribonde, continue à vivre par d’étranges ramifications souterraines, que personne n’arrive à comptabiliser. Un peu comme ces terres arides, où rien n’est censé pousser. Quand jaillit une timide plante, le jardinier comprend que ce sol - d’apparence infertile - regorge de secrètes radicelles. Et qu’il faut parfois bien peu pour que n’éclate une flore abondante.

Il m’arrive aussi de vivre l’expérience inverse en fréquentant nombre de catholiques observants. Tel avocat zélé de la foi chrétienne, m’avoue remettre en question l’incarnation du Verbe. Telle pratiquante assidue, reconnaît ne plus s’être confessée depuis l’enfance. Tel ecclésiastique, prêchant avec zèle la miséricorde de Dieu, parle de ses confrères avec exquise cruauté. Tel intellectuel, intrépide héraut de l’autorité pontificale, vomit l’actuel Pape, pas assez catholique à son goût. Face à ces contradictions, d’aucuns sourient et secouent les épaules, rappelant doctement qu’ainsi est la nature humaine, truffée de paradoxes. D’autres accusent de tous les maux une Église excessivement progressiste ou conservatrice - au gré de leurs préférences - avec sa hiérarchie, tantôt trop éloignée du monde, tantôt insuffisamment courageuse pour y faire entendre un contre-chant.

À vrai dire, la situation n’est pas inédite. Elle rappelle l’époque du Nazaréen sur terre. Les factions observantes du judaïsme s’y entre-déchiraient et le peuple vivait au gré des influences. Le Baptiste et les douze s’étonnaient donc de ne pas voir Celui qu’ils avaient reconnu comme Messie, remettre avec force de l’ordre dans ce monde pécheur. Qu’attendait-Il pour faire advenir, une bonne fois pour toutes, le Royaume de Dieu ? En guise de réponse, l’étrange Rabbi leur conte la parabole d’un semeur maladroit. La plus grande portion de ses semailles est perdue, car elle tombe en terre inhospitalière. Seule une petite partie est sauvée, mais celle-ci porte du fruit en abondance. Je suis de ceux qui pensent que l’explication de la parabole, offerte en Matthieu XIII, 19-23 ("la terre où tombe la semence, est le cœur de l’homme, qui doit se préparer à la recevoir, afin qu’elle porte du fruit") - pour correcte qu’elle soit - n’est pas de Jésus, mais de la jeune Église. Le message originel était que l’œuvre du Père ne s’accomplit pas selon un plan autoritaire, mais telle des semailles au gré du Vent de l’Esprit, qui souffle où Il veut (Jean 3, 8).

Conclusion : pas plus que le lecteur, je ne possède de boule de cristal pour prédire l’avenir de l’Église. Par contre, je crois fermement qu’il est demandé aux disciples du Christ de semer l’Évangile à tous vents - même maladroitement - à temps et à contretemps. Parfois, c’est décourageant, car la semence semble se perdre en terre aride. Mais - qui sait ? - peut-être pousse-t-elle dans le secret du sol, afin qu’un jour apparaisse une moisson inattendue. Telle est, en effet, la logique du Royaume : "L’un sème et l’autre moissonne. Je vous ai envoyés récolter une moisson qui ne vous a pas demandé de travail ; d’autres ont travaillé et vous êtes entrés dans leur travail" (Jean IV, 37-38).