Opinions Les jeunes qui manifestent pour le climat, portable en poche, sont-ils incohérents ? Ne serait-ce pas un reproche à adresser d’abord au monde politique ? Illustration avec le libéralisme économique. Une chronique d'Étienne de Callataÿ.

Se montrer libéral", voilà ce que le plus grand nombre affectionne à la ville, mais dans le champ de la politique économique, ceux qui se présentent sous une telle étiquette ont parfois du mal à se montrer… cohérents.

Trois exemples récents amènent à cette réflexion. Le premier trouve son origine dans le rejet, par les services de la Commission européenne, du projet de fusion entre les deux acteurs dominants du rail européen, Siemens l’allemand et Alstom le français. On ne le savait pas si versé en économie industrielle et on le pensait fervent défenseur des institutions européennes, mais néanmoins Guy Verhofstadt, qui, au Parlement européen, préside le groupe des parlementaires libéraux (ADLE), s’est fendu d’une critique au vitriol de ce rejet. Celui qui, un jour, fut surnommé "Baby Thatcher", exige aujourd’hui que les règles de concurrence facilitent l’émergence de "champions européens". Pourtant, l’apparence est plutôt que la Commission se montre complaisante en matière de fusion : en 2018, elle a approuvé 370 fusions sans condition et 23 autres sous conditions et n’en a rejeté aucune. Au total, depuis 1990, il y a eu moins de 30 refus de fusion (2). Entre une décision politisée, exposée au lobbying, et une décision de "technocrates" versés dans l’analyse économique appliquée de la concurrence, la préférence libérale est pourtant claire.

Le deuxième exemple provient du récent plaidoyer du Président Macron pour une renaissance européenne, dans lequel il invite à "assumer, dans les industries stratégiques et nos marchés publics, une préférence européenne comme le font nos concurrents américains ou chinois". Être libéral n’est pas se montrer naïf face à des partenaires commerciaux qui ne sont ni naïfs, ni libéraux, mais ce n’est pas appeler à une préférence nationale ou continentale. Non, ce que demande le libéral, c’est que le meilleur gagne entre des concurrents mis sur un pied d’égalité. Ce que l’Europe doit faire, ce n’est pas préconiser d’acheter européen, pas plus qu’il ne faudrait répondre positivement à un appel d’autorités wallonnes à acheter wallon. Non, ce qu’il est approprié de faire, c’est d’appliquer une surtaxe sur les biens et services en provenance de pays bénéficiant d’un avantage compétitif indu, que celui-ci résulte d’exigences environnementales plus faibles ou d’une fiscalité avantageuse, par exemple. Le libéral ne promeut pas le protectionnisme mais assure un level playing field, au besoin en recourant à une surtaxation des importations, une border tax adjustment.

Le troisième exemple est offert par ces soi-disant libéraux qui refusent l’adoption d’une "taxe carbone" parce qu’ils rejettent dogmatiquement toute forme d’augmentation des impôts, et cela, alors qu’il n’y a pas plus libéral comme impôt que l’impôt qui responsabilise pleinement le pollueur. Quitte à ce que le voyage en avion ne coûte pas 10 euros de plus mais 50 euros ou 100 euros ! Phénomène jamais vu, le plus large spectre politique de professeurs d’économie américains s’est retrouvé à signer une pétition appelant à l’adoption d’une taxe carbone (3), une taxe dont on a déjà des expériences heureuses, notamment en Colombie britannique (4). Être libéral, c’est agir pour qu’une telle taxe soit introduite.

Il en coûte d’être cohérent et on a tous nos contradictions individuelles. N’en faisons pas le reproche aux jeunes qui nous rappellent à nos obligations environnementales mais demandons de la cohérence dans l’action politique, tous partis confondus.

(1) : Université de Namur, etienne.decallatay@orcadia.eu

(2) : Voir Rey et Tirole, "Project Syndicate", 2019

(3) : Voir "Financial Times", 17 février 2019

(4) : Voir G. Metcalf, "Brookings Papers", 2019