En octobre 2006, 38 personnalités religieuses musulmanes adressaient une Lettre ouverte à Benoît XVI. Elles réagissaient ainsi au discours de Ratisbonne, au cours duquel le Pape avait attribué un caractère intrinsèquement irrationnel et violent à la religion musulmane. Le 13 octobre 2007, à l'occasion de la fête marquant la fin du mois de Ramadan (Aïd al-Fitr), 138 signataires - soit, symboliquement, 100 de plus qu'en 2006 - invitaient les chefs des Eglises chrétiennes à Une parole commune entre vous et nous (1). Bien qu'elle soit passée relativement inaperçue, la missive mérite que l'on s'y arrête, pour son contenu mais aussi et surtout pour l'identité et les motivations de ses auteurs.

Le texte reprend l'argument final de la lettre de 2006 : musulmans et chrétiens constituant plus de la moitié de la population mondiale, l'avenir du monde dépend de la paix entre ces deux communautés. Une parole commune appelle donc les chrétiens à s'accorder avec les musulmans sur ce que partagent les religions du Livre, c'est-à-dire l'amour de Dieu et l'amour du prochain.

Dans les détails de son argumentaire, cette invitation se fait quelque peu ambiguë. En effet, on ne sait trop dire si elle insiste sur les convergences essentielles de l'islam et du christianisme ou si elle pointe implicitement du doigt les contradictions qui opposeraient, au sein de ce dernier, le dogme trinitaire au "véritable" monothéisme. Quoi qu'il en soit, les auteurs adressent aux chrétiens un message de paix : "Nous ne sommes pas contre eux et l'Islam n'est pas non plus contre eux." Cette assurance est toutefois soumise, dans une allusion assez claire à la politique américaine de l'après-11 septembre, à la condition que les chrétiens "ne déclarent pas la guerre aux musulmans à cause de leur religion [et] qu'ils ne les oppriment pas" .

Les signataires de la lettre sont des personnalités religieuses issues de l'ensemble du monde musulman (du Maroc à l'Indonésie en passant par le Tchad et l'Azerbaïdjan) mais aussi des populations musulmanes d'Occident. L'initiative revêt un caractère officiel très marqué puisque près de la moitié des 138 sont de hauts fonctionnaires (ministres, muftis, etc.). Le projet lui-même est directement parrainé par l'institut jordanien Aal al-Bayt, une fondation islamique placée sous la tutelle de la famille royale hachémite. Au lendemain des attentats perpétrés à Amman en novembre 2004, cette fondation avait déjà été à l'origine de la Lettre d'Amman, dénonciation de l'extrémisme signée par une liste impressionnante de personnalités musulmanes - dirigeants politiques, oulémas, intellectuels et militants islamistes.

En prenant l'initiative de cette main tendue, la monarchie jordanienne confirme son ambition de jouer un rôle de médiateur entre "Islam" et "Occident". Elle s'inscrit cette fois dans la vogue de la diplomatie fondée sur la foi, une approche qui fait l'objet d'un intérêt croissant de la part des leaders religieux musulmans. Depuis le 11 septembre, ces derniers ont, en effet, compris le rôle majeur qu'ils pouvaient jouer envers les opinions publiques occidentales. Ces dernières tendent, en effet, à lire en termes religieux les conflits, pourtant très politiques, qui opposent les Occidentaux à certains acteurs musulmans (Palestine, Irak, attentats liés à la mouvance al Qaeda, etc.). Aux Etats-Unis et en Europe, cette tendance a pour conséquence une demande croissante de discours rassurants émanant de représentants de l'Islam jugés "fréquentables".

Parallèlement l'ère des télévisions satellitaires et de l'Internet donne davantage de crédibilité à l'idée d'une autorité islamique globale et donc à l'émergence d'interlocuteurs désignés pour les Occidentaux qui chercheraient à dialoguer avec "l'Islam".

Dans cette course au "pontificat" musulman, le grand favori du moment est le cheikh Yussuf al-Qardawi, fondateur, en 2004, de l'Union Mondiale des Oulémas. Auteur prolixe, cet égyptien installé au Qatar doit d'abord sa réputation à sa capacité à combiner une maîtrise indéniable du corpus islamique classique avec une approche relativement souple des questions de sociétés. En 1996, la chaîne satellitaire al-Jazira lui confie son émission religieuse al-Shari'a wal-Hayat ("La Loi et la Vie"), lui conférant ainsi une visibilité internationale extraordinaire. Celle-ci sera ensuite renforcée par son patronage d'Islam Online, l'un des sites Web islamiques les plus populaires de la planète. Qardawi peut également se prévaloir d'un accès à des réseaux d'influence en Europe du fait de sa proximité avec les institutions apparentées aux Frères Musulmans qui, depuis les années 1970, ont joué un rôle précurseur dans la construction d'un tissu associatif islamique sur le Vieux Continent.

L'ascension fulgurante du cheikh égypto-qatari n'est pas allée sans susciter quelque jalousie chez ses rivaux. Cela explique sans doute pourquoi l'initiative d'Une parole commune semble totalement étrangère à ses réseaux et, plus généralement, à ceux de l'internationale des Frères Musulmans, dont on ne trouve à peu près aucun membre parmi les signataires de la lettre.

La liste de ces derniers ressemble d'ailleurs à s'y méprendre à une coalition de concurrents des Frères : institutions religieuses officielles des nombreux Etats impliqués, Occidentaux convertis au traditionalisme soufi - Hamza Yussuf Hanson, devenu le héraut du "bon Islam" aux Etats-Unis après le 11 septembre -, oulémas conservateurs comme le syrien Said Ramadan al-Buti, ou encore téléprédicateurs des chaînes satellitaires globales, tels que l'égyptien Amr Khaled, chantre de la réussite individuelle en polo Ralph Lauren, ou le yéménite Ali al-Jifri, un jeune cheikh soufi dont les conférences sur l'amour de Dieu et de son Prophète arrachent des larmes d'émotion à des millions d'auditeurs.

La discrète lutte d'influence qui se joue entre les groupes précités et les Frères Musulmans n'est pas celle de la "modération" contre le "radicalisme". Elle oppose plus prosaïquement une coalition d'acteurs arrivés tardivement sur le marché de l'Islam globalisé à une mouvance qui s'est internationalisée dès les années 1950 en raison de l'exil forcé de ses militants, persécutés par les dictatures militaires arabes, et de son action fondatrice dans la mise en place des structures de l'Islam d'Occident.

Comprendre la démarche qui a présidé à l'élaboration d'Une parole commune implique donc de garder à l'esprit que cette dernière ne vise pas uniquement à influer sur le cours des relations islamo-chrétiennes : il s'agit aussi, probablement, d'une tentative de rééquilibrer les rapports de force entre différents courants de l'élite religieuse musulmane mondiale.