Opinions
Une chronique de François de Smet.


Dans de telles sphères, la rémunération ne sert qu’à placer les uns et les autres sur une échelle de valeurs et à se comparer. Peu importe quel pouvoir d’achat elle représente.

De Publifin à l’affaire Fillon, une constante frappe : nous sommes, jusqu’à preuve du contraire, en face de pratiques couvertes par la loi. Tellement couvertes par la loi que les intéressés donnent l’impression de ne pas voir où est le problème. Ainsi, François Fillon n’a-t-il jamais contesté la réalité des emplois octroyés à son épouse et à ses enfants à charge du contribuable, ni les sommes engagées. Le débat est resté focalisé sur la seule matérialité du travail réalisé, unique point d’intérêt pour la justice. Alors que la question de fond, politique, est ailleurs : elle consiste à trouver ou non acceptable qu’on rémunère des membres de sa famille dans le cadre d’une fonction publique, pour des sommes dépassant ce que le commun des mortels peut espérer gagner en une vie.

Le candidat investi de la Droite aurait pu aisément dégonfler l’affaire en montrant une prise de conscience. Il lui aurait suffi de dire : "Tout est légal, mais je réalise que ce système n’est pas juste. Nous rembourserons et nous battrons pour qu’il y soit mis fin à l’avenir." En refusant une telle prise de position, en s’enfermant dans le complotisme et en ciblant exclusivement l’origine des attaques, il passe à côté du sujet et démontre qu’il est imbibé, comme nombre de ses collègues de droite comme de gauche, de l’évidence que les privilèges annexes dont il bénéficie sont à la hauteur des sacrifices qu’il a consentis durant toute sa vie politique. Sans percevoir à quel point l’addition de ces privilèges le met en porte-à-faux de son discours axé sur la justice, la probité et l’exemplarité. Non, vraiment, il ne voit sincèrement pas où est le problème - et c’est là précisément tout le problème.

Dans un autre registre, les appointements (davantage légaux encore) constatés au sein des comités de secteur de Publifin ainsi que chez leurs cadres dirigeants, témoignent également d’une déconnexion terrifiante entre les élites et leur électorat. Là encore, chez les créateurs du système, gît certainement l’idée sincère que le schéma d’ensemble leur donne raison. Des niveaux de rémunération gargantuesques, des avalanches de sociétés créées pour contourner les règles, des choix d’investissement n’ayant plus rien à voir avec de l’intérêt public : tout cela est conçu avec une auto-conviction de légitimité, justifiant les moyens nécessaires pour garantir le succès d’un opérateur érigé sur base de fonds publics dans un environnement concurrentiel. Là encore, gît l’idée que la fin justifie les moyens. Sans voir que la démesure des moyens finit par vider de sa substance la fin.

Car ce qui choque d’abord les électeurs et les pousse dans les bras des populistes, ce n’est rien moins que cette invraisemblable course à l’argent par des individus qui ne sont plus guère, depuis longtemps, dans le besoin. "Que peuvent-ils bien faire de tout cet argent ?" entend-on répéter partout. La même question surgissait il y a peu, en écho, sur les rémunérations des grands patrons de groupes publics ou privés : comment justifier rationnellement qu’un travail, quel qu’il soit, vaille d’être rétribué un million d’euros ? Par l’étendue des responsabilités et la concurrence, nous dit-on : il faut pouvoir allonger pour recruter les meilleurs. Et c’est là que l’on réalise que l’argent a perdu sa valeur strictement monétaire.

Dans de telles sphères, la rémunération ne sert plus à permettre à des responsables de gagner leur vie. Elle ne sert qu’à placer les uns et les autres sur une échelle de valeurs, et à se comparer. Peu importe quel pouvoir d’achat cet argent représente : ce qui compte, c’est le nombre de personnes gagnant plus que moi, et le nombre de personnes gagnant moins. Ce qui compte, c’est l’endroit où je me situe sur cette échelle qui semble avoir remplacé tous les critères classiques de la méritocratie. "Dis-moi combien tu es payé, je te dirai ce que tu vaux." Chacun peut aujourd’hui comprendre, à politique inchangée, que cela ne peut pas bien se terminer.