Une chronique de Patricia Vandamme, conseillère pédagogique à l'UCLouvain.

Nous faisons face à des étudiants épuisés, affaiblis dans leur capacité d’apprentissage. Devait-on maintenir ces examens certificatifs ?

Depuis le 15 mars, la situation inédite que nous traversons frappe de plein fouet nos universités. Dans ce contexte, chacun déploie toute son énergie, au prix de sacrifices, pour tenir le cap ! Dynamisme, créativité et engagement sont à l’œuvre pour tenter de préserver notre mission d’enseignement.

Pour ce faire, a été rapidement mise en place une réponse technologique en basculant en distanciel la majorité des cours tout en proposant des solutions à ceux concernés par la fracture numérique. Néanmoins, eu égard à mes nombreux contacts avec les étudiants et en m’appuyant sur les résultats de la récente enquête de l’ULB, je crois pouvoir affirmer que le problème de la fracture numérique n’est que l’arbre qui cache la forêt. Car, en effet, d’autres facteurs impactent très durement les conditions d’apprentissage des jeunes : perte de jobs, stress financier, conflits familiaux aggravés par le confinement, obligation de s’occuper des frères et sœurs, logements exigus, anxiété liée à la maladie de proches, solitude, perte totale de motivation, surcharge de travail, manque d’accompagnement pédagogique, etc.

Le constat est inquiétant : nous sommes aujourd’hui face à des étudiants qui sont, pour la plupart, épuisés, affaiblis dans leur capacité d’apprentissage et par conséquent inaptes à être évalués à leur juste valeur. Même de "brillants" étudiants, bénéficiant d’excellentes conditions, nous font part de l’abandon de leur parcours pour cette année. Et nous ne sommes encore qu’au tout début du blocus…

Sans m’appesantir sur une autre réalité bien partagée, celle de l’exacerbation des inégalités que ce confinement provoque, je comprends mal pourquoi les autorités universitaires et responsables politiques persistent à maintenir une session certificative à distance, quels que soient les disciplines et les parcours académiques, dans un contexte aussi problématique. Qu’allons-nous réellement évaluer ?

Les modalités d’examens sont désormais connues : chaque enseignant les a fixées avec plus ou moins de souplesse et de créativité. Certains ont été vers un allègement des exigences ; d’autres, au contraire, les ont durcies en recourant notamment à un logiciel anti-triche très discutable, générateur de stress additionnel, ou en développant des scénarios tout aussi discutables pédagogiquement, par exemple, des QCM minutés avec impossibilité de retour en arrière, par peur de la tricherie.

Si la philosophie des universités a toujours été de tirer le meilleur des étudiants en leur procurant des conditions d’étude favorables, celles-ci ne me paraissent plus réunies aujourd’hui et la rupture pédagogique est un fait que nous devrions avoir l’humilité de reconnaître. Car même si le distanciel a permis de pallier techniquement la situation en maintenant une certaine transmission, celle-ci s’est effectuée de manière inégale, parfois chaotique et sûrement partielle.

Le pari de la confiance

Alors, au nom de quoi entériner cette obsession du certificatif ? N’aurions-nous pas pu sortir des sentiers battus et envisager d’autres stratégies tout aussi productives sur le plan des apprentissages ? Pourquoi, par exemple, n’avoir pas osé le pari d’accorder une réussite administrative couplée à une session formative, non plus axée sur le principe de la sanction sur la base de la performance (bien amoindrie par le contexte) mais sur celui de la confiance et de l’investissement de la très grande majorité de nos étudiants ?

On y opposera l’argument du nivellement par le bas qu’induirait une telle décision ? Mais en quoi autoriser une réussite administrative de 30 crédits sur un parcours qui en compte 300 (soit 10 %) ferait de nos jeunes de moins bons étudiants ou de médiocres professionnels demain ? Ou encore avancera-t-on celui de l’injustice que représenterait ce scénario pour les étudiants "sérieux" par rapport aux autres, ceux qu’on qualifie parfois de "touristes" ? Pourtant, l’injustice n’est-elle pas plus grande si l’on conduit à l’échec ou à l’abandon des étudiants terriblement affaiblis et victimes du contexte ?

En serons-nous fiers ?