Opinions Les terroristes ont un visage. Leurs attentats, de sombres motifs. Faut-il cependant en faire étalage dans les médias, au risque d’ériger les tueurs de masse au rang de "stars"? En France, des élus de droite et du centre ainsi qu’une pétition rassemblant près de 70 000 signataires invitent, par le biais du Conseil supérieur de l’audiovisuel, télévisions et radios à davantage de prudence et de retenue.


Après chaque attentat meurtrier, les médias dressent le portrait du ou des tueurs, diffusant largement leur nom, leur photo ainsi que de nombreux détails de leur vie personnelle. Ce qui en fait des "superstars", s’indigne un jeune Français, auteur d’une pétition en ligne appelant, au contraire, à plonger les terroristes dans l’anonymat.

"Je pense qu’on évoque des aspects non essentiels de leur personnalité", explique-t-il. "On doit bien évidemment savoir, quand c’est le cas, si ces terroristes se revendiquent de telle ou telle organisation, afin de percevoir qui nous attaque. Mais connaître jusqu’à leurs goûts musicaux ne me semble pas opportun, et cela ne contribue qu’à rendre célèbres ces tueurs de masse."

Mise en ligne il y a une semaine sur le site Internet Change.org, cette pétition "pour l’anonymat des terroristes dans les médias" compte déjà plus de 66 600 signataires. Elle sera remise au Conseil supérieur de l’audiovisuel français "ces prochains jours", précise l’auteur qui signe "Changeons les choses". "Cette pétition n’est qu’une proposition, qui peut ne pas recevoir de réponse favorable de la part du CSA. Si tel était le cas, elle aura tout de même été un moyen d’entamer une réflexion sur le traitement de l’information par les médias."


Le risque de valoriser des terroristes

Et le débat semble plus que bien entamé, touchant tout le monde, du public aux personnalités politiques. Sous les articles en ligne ouverts aux commentaires, les lecteurs se lâchent : "Vous faites la publicité d’assassins", "Arrêtez de les rendre célèbres"… Certaines personnalités abondent aussi dans ce sens, à l’image du philosophe Bernard-Henri Lévy pointant, sur Twitter, l’urgence d’un " grand accord " entre les médias, qui obligerait à " ne plus donner ni le nom, ni la photo, ni l’itinéraire et les vies des assassins djihadistes".

De plus, en France, Hervé Mariton, candidat à la primaire des Républicains, ainsi que quarante élus de droite et du centre ont saisi le CSA dans une lettre datée du 19 juillet, concernant la couverture médiatique de l’attentat de Nice : "Au terme de la loi, il revient au Conseil supérieur de l’audiovisuel d’inviter les télévisions et les radios à la prudence et à la retenue afin de protéger la dignité humaine, la douleur des personnes ainsi que l’ordre et la sécurité publics."

C’est qu’effectivement, l’actualité semble confirmer que chaque attentat terroriste, en raison entre autres de son traitement médiatique, en appellerait d’autres à court ou moyen terme. Voilà donc un enjeu brûlant auquel doivent répondre les différents médias, surtout sur le Web, en première ligne. "Depuis l’attentat de Nice, le débat est réel dans la rédaction", explique Dorian de Meeûs, rédacteur en chef de LaLibre.be. "Nous serons attentifs à donner toutes les informations essentielles permettant à nos internautes d’avoir toutes les clés de compréhension de cette actualité tragique. Mais nous serons particulièrement vigilants à ne pas tomber dans une surexposition médiatique inutile, car le risque de valoriser de telles personnalités existe."

© Serge Dehaes


Peut-on publier la photo et le nom d'un terroriste?


NON - Abdu Gnaba, anthropologue: "Un faux soldat ne mérite pas le statut de guerrier"

Pour semer la peur dans nos esprits et créer le chaos social, les terroristes utilisent toutes les armes, et spécialement celles que leur confère le pouvoir médiatique. Assoiffés de reconnaissance et de gloire, ces fils de la société de communication cherchent à imposer leur existence dans chaque foyer via Internet, la télévision et la presse. Ils espèrent ainsi passer de l’anonymat d’un "je" malade à un "nous" puissant et visible à l’échelle de la planète.

En mettant en avant l’image du terroriste, en se complaisant dans l’analyse de son histoire au prétexte d’essayer de comprendre la barbarie plus vite que les enquêteurs, notre société du spectacle alimente hélas la volonté de reconnaissance de ces meurtriers et leur offre, post mortem, la transmutation de leur statut de petite racaille en celui de prétendus guerriers. A force de chercher à établir le portrait-robot des terroristes et de définir un archétype qui n’existe pas, on ne parvient qu’à donner libre cours à un fantasme. Or le seul point commun à tous les terroristes n’est ni la djellaba ni la barbe, mais bien un sentiment de frustration individuelle qui trouve son apaisement dans l’intégration à un peuple imaginaire qui aurait fondé un Etat.

"Pourquoi l’EI n’aurait-il pas droit à un territoire ?", se demandait le meurtrier de la promenade des Anglais. Ce besoin d’appartenance à un groupe est tel qu’il lui a suffi, pour passer à l’action, de s’imaginer un rôle au sein d’une communauté idéalisée promettant visibilité et postérité. En réalité, ce faux soldat n’est qu’un pion d’une guerre, un produit dont il a fallu à l’Entreprise de la Terreur quelques jours pour le labelliser, une fois menée l’étude marketing visant à vérifier sa conformité aux prérequis de la marque.

Publier la photo d’un terroriste, en première page d’un journal de surcroît, c’est non seulement éclairer de manière indécente quelqu’un qui n’aurait jamais dû sortir des ténèbres, mais c’est surtout inciter tous les déséquilibrés en mal d’appartenance et de notoriété à basculer dans la folie sanguinaire.


OUI - David Thomson, journaliste et auteur des "Français jihadistes" (éd. les Arènes, 2014) "Il y a un besoin légitime de transparence et d’info"

Il est normal de s’interroger sur la couverture médiatique des attentats vu leur récurrence. Mais le djihadisme, dans sa forme actuelle, et le terrorisme préexistent largement aux événements que nous traversons depuis 2015. Dès l’été 2012, j’ai travaillé sur les départs de premiers djihadistes français qui passaient par la Tunisie; à l’époque, le sujet était inexistant dans les médias. Il a commencé à émerger début 2014. Mais plus largement, les djihadistes n’ont pas besoin des médias de masse pour exister. Ils ont leurs propres agences de presse, leurs propres organes de production et de diffusion via Internet. Nous ne sommes plus à l’époque où Al Qaïda devait envoyer une cassette VHS de Ben Laden à la chaîne de télévision Al-Jezira. Aujourd’hui, les médias classiques n’ont plus la main, les cercles djihadistes fonctionnent en parallèle.

Le processus d’héroïsation se fait lui aussi au sein de la djihadosphère. Elle compte déjà de nombreux héros que le grand public ne connaît pas. Certes, les médias de masse amplifient ce phénomène, mais l’essentiel ne se joue pas là.

Ils sont d’abord des héros - positifs - aux yeux des leurs; à l’extérieur, l’héroïsation se fait de façon négative. Le fait de diffuser nom et portrait des terroristes n’a aucune incidence sur le rythme des attentats. Au contraire, ne pas publier ces données développerait les théories du complot déjà nombreuses alors que les informations circulent.

Il y a un besoin légitime de transparence et d’information de la part du grand public. Il est aussi un peu paradoxal de voir des universitaires demander la non-diffusion de photos alors que la plupart d’entre eux utilisent les biographies publiées par les médias pour comprendre le phénomène djihadiste, et plus précisément le passage à l’acte.

Je pense qu’il vaut mieux regarder la menace en face et ne pas être dans le déni.