Une opinion de Bernard Delvaux, sociologue, chercheur à l'UCLouvain (institut Iacchos).

La crise sanitaire annonce une autre crise, économique et sociale. Elle pourrait aussi générer une crise de sens individuelle et sociétale. Cette troisième crise risque d’être oubliée dès la reprise. Il serait malsain de la refouler. Il faut la traiter collectivement.

Nous vivons une crise au carré. La crise sanitaire annonce en effet une crise économique et sociale. Nous les affrontons dans l’urgence. Nous jugerons plus tard si elles auront été gérées de manière juste et efficace à l’échelle individuelle, familiale, organisationnelle ou systémique. À cette échelle systémique, la réponse la plus probable prendra la forme de plans pour gérer plus efficacement les prochaines crises (à l’image de la loi Renault en 1997, la réglementation bancaire en 2008, la réorganisation de la police suite à l’affaire Dutroux ou divers plans catastrophes après tel ou tel drame).

Quelles valeurs face à la mort ?

Mais une troisième dimension fait de la crise actuelle une crise au cube. Avec le coronavirus se pose en effet la question du sens de nos vies et de nos sociétés. Le spectre de la mort et le changement brutal de nos habitudes interrogent ce que nous avons fait de nos vies, ce que nous aurions pu en faire, et ce que nous ferons du temps qu’il nous reste à vivre.

La crise dit quelque chose sur la hiérarchie de nos valeurs. Face à elle, nous avons collectivement priorisé notre santé plutôt que nos performances économiques (qui eut cru possible cette mise à l’arrêt de notre économie et de nos déplacements ?). Nous avons aussi affirmé que les plus fragiles ne pouvaient être sacrifiés. Nous avons accepté de rogner sur nos libertés au nom de ces valeurs. Mais l’économique ne reprendra-t-il pas rapidement la priorité sur la santé de ceux qui s’exposent aux risques de production ou de surconsommation ? Quant aux plus fragiles, seront-ils pleinement respectés et protégés ? En d’autres mots, sacrifierons-nous à nouveau notre échelle de valeurs sur l’autel des contraintes d’un système que nous nous sentons impuissants à changer ? Laisserons-nous à nouveau le champ libre aux logiques du productivisme, de la compétition et de l’individualisme ? L’accélération de nos rythmes de vie reprendra-t-elle de plus belle ?

Changements cosmétiques… ou pas ?

Peut-être le coronavirus rendra-t-il un peu de couleurs à l’État et aux services publics. Peut-être rognera-t-il sur la globalisation. Mais les changements resteront cosmétiques si nous ne posons pas collectivement la question des finalités de nos vies et de notre société. Cette question du sens, nous ne pouvons plus la remettre à plus tard vu le cumul des crises (écologique, climatique, politique, économique et sanitaire), les dangers qu’elles font courir à la démocratie et à l’humanité, et l’absurdité de croire que les avancées technologiques nous permettront de poursuivre notre fuite en avant. Le plus gros enjeu de l’après-crise n’est pas de relancer au plus vite cette "machinerie" qui broie tant de vies et d’aspirations, mais de nous emparer de ce momentum pour rompre avec ce système et mettre notre organisation sociétale au service de finalités démocratiquement définies en tenant compte de leur impact sur les sociétés d’ailleurs ou de demain.

Un système ébranlé par un virus

Identifier puis mettre en œuvre de nouvelles finalités collectives n’est pas simple. Notre société libérale répugne à imposer des directives aux individus. Elle tend au contraire à rendre chacun responsable de ses choix, soi-disant libres et globalement conciliables avec les choix d’autrui. Mais les inégalités et les interdépendances rendent insupportable d’attribuer aux seuls individus la responsabilité de ce qu’ils vivent, et de croire que les désirs de certains ne sont pas sans dommages pour d’autres. Il n’est plus tolérable que nous soyons nombreux - et peut-être majoritaire - à sacrifier nos valeurs et nos aspirations sur l’autel d’un puissant système que nous nous sentons impuissants à changer… et qu’un microscopique virus parvient à ébranler.

Rêves et cauchemars

Traiter collectivement la question des finalités collectives nécessite un large débat public dont la préparation devrait commencer dès maintenant pour être mis en œuvre dès la fin du confinement. Ce débat confronterait le sens que chacun veut donner à sa vie au sens que d’autres veulent donner à la leur. Il confronterait aussi ce sens aux contraintes sociétales (celles qui nous font agir à l’encontre de ce qui nous importe, ou nous empêchent de le concrétiser).

Pour faire émerger le sens, la question de départ pourrait être celle des rêves et cauchemars que nous faisons quand nous nous imaginons au seuil de la mort, ou lorsque nous pensons à l’avenir des générations futures. Nous confronter à ce moment où nous laisserons le monde à d’autres est une manière d’aller à l’essentiel, mais aussi une manière de confronter ce qui est important pour nous à ce qui est important pour d’autres.

Pour que le débat débouche sur des finalités collectives, il faut aussi qu’il soit mené dans une assemblée représentative de la diversité sociale ; qu’il soit suffisamment long pour qu’émerge le sens profond caché sous les désirs formatés, superficiels ou englués de réalisme ; que la parole de chacun soit respectée ; que soit traitée la difficile question de la conciliation (possible ou non) de désirs antagoniques. Il faut ensuite - ou en parallèle - prendre le temps de comprendre ce qui nous emporte loin de là où nous voulons aller, identifier la part de "responsabilité" du social, et nommer précisément les mécanismes sociétaux qui nous enchaînent.

Des assemblées de citoyens

Les modalités d’un tel débat devraient être précisées, mais son cœur serait une ou plusieurs assemblées de citoyens tirés au sort. Leurs échanges seraient médiatisés (et ouverts aux apports d’autres citoyens) pour qu’ils génèrent aussi des débats dans les cercles amicaux, familiaux, associatifs ou professionnels.

Nous faisons l’hypothèse qu’en plaçant des citoyens dans de telles conditions, une majorité émergerait pour définir d’autres finalités collectives que celles poursuivies de facto aujourd’hui.

Ces finalités démocratiquement définies devraient engager les institutions politiques et sectorielles. À charge pour elles de tracer un chemin praticable entre contraintes présentes et horizon futur.

Aujourd’hui, l’urgence n’est pas seulement sanitaire et économique. Nous devons aussi faire le point sur la société que nous voulons. Considérer que la crise est seulement une crise au carré, c’est nous enfermer dans un cadre étriqué. La considérer comme une crise au cube permet d’ouvrir une troisième dimension, propice à l’innovation et peut-être à la rupture. Faisons de la crise du coronavirus une opportunité. Ne laissons pas se relancer dans l’urgence un système à peine réformé.

(1) bernard.delvaux @uclouvain.be

Titre original : Crise au carré ou crise au cube ?