Une opinion de Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et de SAVE Belgium (Society Against Violent Extremism).

Dans un récent ouvrage paru en 2020 et intitulé "Ces évangéliques derrière Trump" (Labor et Fides, Geneve, 2020), l’universitaire québécois André Gagné nous le rappelle : "Les Chrétiens blancs évangéliques ont joué un rôle considérable dans l’élection de 2016 en votant à 81% en faveur de Trump". Et ils ne sont pas décidés à s’en arrêter là lors du scrutin de novembre prochain. Donald Trump, malgré les scandales, malgré sa personnalité, malgré les erreurs, reste leur candidat fétiche. L’exemple parfait de la résilience et de la rédemption. D’ailleurs, Lance Wallnau, un des grands entrepreneurs et prédicateurs évangéliques du moment, le surnomme "Le candidat divin du chaos, Donald J.Trump et le dénouement de l’Amérique" (Ouvrage cité, p.25).

De toute façon, tout concourt dans le contexte international à élire un futur président qui leur rappelle le fameux roi perse Cyrus le Grand, celui-là même "qui fut choisi par Dieu pour l’affranchissement du peuple juif au VIe siècle avant notre ère". Un comble. Il est vrai pour un président qui mène une telle guerre contre l’Iran d’aujourd’hui, mais qui a donné suffisamment de preuves tangibles de son soutien indéfectible à Israël : rupture du traité sur le nucléaire avec l’Iran signé en 2015, déplacement de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem en 2018, signature d’accords dits "de paix" selon lui avec plusieurs pays arabes. Et les courants évangéliques sont les premiers soutien du sionisme et de l’Etat hébreu, car de là viendra de nouveau le Messie. La zone de la terre sainte doit donc être totalement sécurisée pour l'accueillir.

Une prophétie autoréalisatrice

Mais le contexte international ne s’arrête pas au Moyen-Orient : pour ces évangélistes, l’heure est grave et tout est éminemment devenu politique. On ne parle plus uniquement de vision spirituelle du monde: on agit désormais pour la voir se réaliser. Certes, l’assassinat du général iranien en janvier dernier Quassem Soleimani, s’apparente bien pour eux à un des signes de la fin du monde, comme le rappelle l’auteur du livre, mais au-delà de ce symbole, face à la montée des périls de tout ordre culturel et religieux, seuls les Chrétiens doivent rester les seuls appelés par Dieu à dominer le monde, et dans un cadre politique, les premiers à régner sur l’ensemble des institutions politiques et culturelles des Etats-Unis. Mais la théologie évangélique va plus loin : l’actuelle pandémie de Covid-19 nous propulse à vitesse grand V dans une prophétie autoréalisatrice, celle de l’eschatologie et de la survenue de la fin du monde. Il y a donc urgence à agir. Et pour les Evangélistes, ce n’est pas un Joe Biden qui sauvera l’Amérique. Seul Trump, combattant indéboulonnable, résistant à toutes les tempêtes, baignant dans le conservatisme des pères fondateurs, et garant de la domination américaine, permettra à la nation de mener ce combat spirituel en lequel des millions d’Américains croient (et parmi eux dernièrement les anti-masques, les suprématistes blancs contre "Black lives matter", les communautés de la Bible Belt) : celui de la lutte ultime du bien contre le diable. Et les forces obscures ne manquent pas. L’Islam, l’Iran, les tenants de la destruction d’Israël en sont les porte-flingues. Face à ces dangers, Trump livre pourtant actuellement sur un plateau de l’histoire une Amérique au bord du précipice. Mais pour les Évangélistes, la reconquête du leadership mondial et la destruction des forces du mal qui s’opposent à eux, doit passer par cette période de chaos et est de leur responsabilité.

La logique binaire d’un combat du camp du bien contre celui du mal renforcée

D’un point de vue global, l’axe américano-émirato-saoudien, accompagné de l’allié israélien, renforcé après la signature des Accords d’Abraham ces derniers jours à la Maison-Blanche entre Tel Aviv, Abu Dhabi et Manama, est en train de précipiter la logique binaire d’un combat du camp du bien contre celui du mal. Il isole chaque jour un peu plus l’Iran, en divisant le monde musulman, et exploite de plus belle la logique de confrontation religieuse. Pourtant, après l’effondrement du bloc soviétique en 1990, on pensait en avoir fini avec cette fameuse confrontation de blocs. Les USA avaient gagné et représentaient le phare triomphant du monde moderne, libre, libéral et dégagé du religieux. Il n’en fut rien avec le 11 septembre 2001 et les terribles attentats du World Trade Center à New York. Un bloc arabo-musulman se profilait petit à petit comme le nouvel ennemi commun, contre qui toutes les forces occidentales devraient s’unir pour survivre et ce, de préférence, avec l’aide du Dieu des Chrétiens. Près de vingt ans plus tard, nous en sommes hélas tout sauf sortis : non seulement, la force qui opère actuellement dans le monde risque bien d’absorber le monde tout entier dans un conflit civilisationnel mais également de diviser les Occidentaux. Le raz de marée évangélique est partout. En quête de retour aux sources, de purification, et de lutte contre l’obscurantisme religieux sur la planète, l’idéologie évangélique s’inscrit dans une vision millénariste de la civilisation qui nous conduit tout droit au chaos. Et cela pourrait démarrer aux États-Unis.

Car de toute façon, les choses sont claires, nettes, et déjà actées pour les Évangélistes : Dieu ne peut que faire réélire Donald Trump. Quelles institutions ou lois humaines pourraient aller à son encontre ? Si le contraire survenait, ce ne serait qu’un complot ourdi contre les forces du bien. Tout cela est plus qu’inquiétant car l’Amérique est désormais radicalisée comme jamais avec un potentiel de violence interne quasi-inédit depuis l’indépendance.