Une chronique de Marie-Garance Nolet, enseignante au Lycée intégral Roger Lallemand et alumni au programme Teach for Belgium.

Lors d’une réunion le mois dernier entre profs, nous voulions répondre à la question suivante : "Quels adultes de demain voulons-nous voir sortir de notre école ?"

Je suis enseignante de français dans une école publique à pédagogie active qui a récemment ouvert ses portes, le Lycée intégral Roger Lallemand, dit LIRL. Cette école me permet de découvrir, de mettre en pratique et de m’approprier les principes d’un enseignement où l’élève se trouve actif face aux savoirs : moins de cours ex cathedra, davantage de liens avec les réalités d’aujourd’hui, création de projets portés par les élèves, mise en pratique concrète des contenus disciplinaires, appel quotidien à la capacité de libre-arbitre, etc.

Comme l’explique le récent reportage "L’école du changement", les élèves travaillent, par période de trois semaines, autour d’un thème pour répondre à une problématique transdisciplinaire. Le module "MaRthématiques" lie français et mathématiques autour de l’art abstrait. Autre exemple : durant "Science ou fiction ?", les élèves inventent une planète fictive après avoir découvert la gravitation, des institutions sociales, le cycle du carbone, le récit de science-fiction et les risques naturels.

Créer du lien entre les disciplines et au-delà, par ces méthodes interactives, prend tout son sens aujourd’hui. Outre l’intention de susciter la curiosité des élèves, dont l’intérêt est souvent tourné ailleurs que vers le cadre scolaire, le but d’une telle pédagogie est de faire avancer la pensée grâce à un esprit critique en acceptant le doute. On forme les élèves à l’autonomie et on leur transmet des compétences transdisciplinaires qui, au-delà des savoirs, leur permettront de faire des choix sensés et réfléchis. Les liens avec le monde réel sont aussi plus concrets et amènent l’élève à mieux le comprendre et l’approcher.

Je suis persuadée que ce type de pédagogie innovante peut faire face, en partie, aux multiples réalités souvent méconnues. Grâce à la flexibilité des dispositifs du LIRL, certaines difficultés, telles que les différences importantes de niveau, le décrochage scolaire ou l’addiction aux écrans peuvent être atténuées voire surmontées. Certes, les challenges restent nombreux : la liberté et la rigueur sont toujours en tension. Le suivi de chaque élève, le respect des programmes officiels, la précision des apprentissages au sein d’une approche holistique sont aussi parfois problématiques à réaliser. Pourtant, malgré les idées souvent répandues, pédagogie active, qualité et enseignement public sont tout à fait conciliables.

"L’école pour tous" constitue le défi majeur de l’éducation aujourd’hui. Les méthodes traditionnelles ne sont certainement pas à bannir mais il est important de se les approprier et de les ajourner pour former tous les adultes de demain. Créer une collectivité et des rituels sécurisants, travailler en groupe et s’auto-évaluer participent aussi à cette mission. Les élèves tiennent à un lieu d’apprentissage où il fait bon vivre et où la bienveillance fait loi.

Répondre à ces challenges demande de la part des professeurs une intense collaboration : pour créer ce contenu, il faut penser collectivement et méthodiquement aux problématiques et aux clés à transmettre aux élèves. Quelle expérience unique et stimulante, quel défi énergivore et énergisant ! Assurément, il y a des petits et plus grands bémols que nous rencontrons en portant ce projet. Mais, grâce à la dynamique insufflée par tous, le changement est rapidement concrétisable. On peut apprendre de nos erreurs de jeunesse et peaufiner notre objectif et nos méthodes pour mieux grandir.

À notre question de départ, "Quels élèves aimerait-on voir sortir de rhéto ?" certaines réponses émergent : des élèves au bagage disciplinaire riche, des esprits critiques et structurés, des futurs adultes libres de penser sur soi, sur l’autre et sur le monde, des êtres humains prêts à faire des choix et… à prendre des risques.