Une opinion de Xavier Lombard, créateur d’entreprises, et Joseph Junker, ingénieur civil : blogueurs à www.speculooz.com


La plupart d’entre nous a déjà au cours de sa carrière été confronté au phénomène des « chartes éthiques », ces rutilants documents qui pullulent au sein des grands et moins grands groupes internationaux. Jeunes cadres, il nous arrivait régulièrement que se glissait dans notre boîte e-mail, un de ces splendides *.pdf dont la signature obligatoire et qui étaient censés par leur simple existence résoudre à peu près tous les problèmes de la terre: La corruption sera éradiquée jusqu’au dernier sous-traitant de nos arrières-fournisseurs des pays émergeants, chacun de nous allait adopter un comportement moral irréprochable et s’engager à économiser jusqu’à la dernière des ressources naturelles, le management de la société entière allait se convertir au développement durable et tous respecteraient jusque dans ses moindres détails les règles de droit nationaux et internationaux et de la concurrence équitable.

Une charte qui tient plus de l’incantation magique que d’une réelle intention de faire adopter un comportement éthique, et il n’est guère étonnant que leur crédibilité est perçue en général comme plus que douteuse par ses signataires. Il est d’ailleurs révélateur pour nous de mettre en rapport le nombre de chartes que nous avons signées au cours de notre carrière avec les une ou deux fois (au plus) qu’un manager, directeur ou collègue nous a réellement et personnellement invité à nous interroger sur l’éthique de notre comportement et ses conséquences sur le bien commun. Notre éthique personnelle n’inquiète pas grand monde dans nos grandes sociétés commerciales, en particulier au sommet. Sauf bien entendu, quand il s’agit de beaux discours défendant l’image de la compagnie, de communiqués de presse, de couvrir ses arrières ou de se défendre dans les prétoires.

"Dopage industriel"

Mais si ces documents sont si peu populaires, c’est aussi pour d’autres raisons, et le scandale sans précédent qui s’abat sur la société Volkswagen en permet une illustration très parlante. D’après les informations reconnues par la société, Volkswagen aurait installé sur près de 11 millions de véhicules des programmes suffisamment malicieux, pour détecter les périodes de mesure d’émission de gaz polluant, et de modifier temporairement le fonctionnement du moteur. Cette astuce permet au moteur de rester performant, mais polluant en fonctionnement sur route, tout en demeurant sous les seuils limites lors des contrôles d’émissions polluantes. Les ingénieurs allemands ont inventé le « dopage industriel ».

Or, il se trouve que précisément, Volkswagen a édicté une charte éthique. Un magnifique texte destiné à rassurer les investisseurs, les auditeurs, le public bref nous tous. Mais que contient la charte éthique ou « code de conduite » de Volkswagen une société finalement sans histoire jusqu’à maintenant ?

Dès l’introduction, la société annonce la couleur : elle va maîtriser et respecter les sujets légaux et d’éthique, avec pour point d’attention cité à deux reprises l’importance de respecter les conventions internationales.

Le premier point du Code de conduite est de protéger la responsabilité de la réputation du groupe Volkswagen. Or, les premiers éléments qui filtrent du scandale montrent que la fraude aux émissions est devenue le sport national connu dans l’entreprise mais aussi hors de l’entreprise depuis plusieurs années. En contradiction avec les déclarations du co-organisateur du sommet de Rio qui s’est engagé à préserver l’univers.

Dans certaine entreprise le leadership consiste à inspirer le dépassement de soi et des objectifs ou bien de permettre l’épanouissement par un travail utile et bien fait. Chez Volkswagen, le leadership est décrit comme le « gardien des comportements inacceptables ». Le Leadership passe par « la responsabilité pour assurer qu’aucune violation de règlement n’arrive sous sa responsabilité ». On ne peut s’empêcher ici d’apprécier le comique d’une situation où le point essentiel du leadership retenu par Volkswagen est bafoué par la compagnie probablement par la plupart des échelons hiérarchiques.

Le code contient bien-sûr une clause anti-corruption : Volkswagen conscient des risques pour « la durabilité du business supporte les efforts au niveau national et international de ne pas influencer ou fausser la concurrence par la corruption ». Sic

« Les reporting internes et externes sont exacts, en temps opportun, compréhensibles, complets et vrais. » Sic

Pour les mauvais élèves de Volkswagen, il est prévu que chaque employé qui ne respecte pas le code de conduite, qui n’a pas respecté les règles internes, nationales ou internationales soit sanctionné. A cet être infâme, il pourra même être réclamé des dommages et intérêts, en sus de l’interruption possible de son contrat de travail…

Un document "langue de bois"

Vous l’aurez compris ce code de conduite tient plus de la langue de bois, d’une Novlangue telle que Georges Orwell l’a décrite dans son roman « 1984 ». Une liste de règles pour les petites gens naïfs. Une poudre aux yeux qui permettra aux puissants de se dédouaner le jour où un subordonné aura cédé à la pression des objectifs imposés par eux et franchit une ligne rouge. Et comme pour beaucoup d’autres choses, il ne sera probablement appliqué que pour les employés qui travaillent à la chaine, les employés et les petits cadres…

D’après les dernières informations publiées par la presse, le patron de Volkswagen Martin Winterkorn devrait quant à lui partir avec environ 4ans de salaire, soit 60millions d’euros. Peu de choses par rapport aux 16 milliards d’euros et plus que le groupe pourrait perdre dans ce scandale. Morale de l’histoire : relisez la charte éthique de la compagnie dans laquelle vous travaillez et vous saurez où se trouvent les transgressions de votre société. Une règle dont ne sont pas exempts d’ailleurs d’autres domaines, qu’ils soient politiques, médiatiques, médicaux ou associatifs …

Vous voulez travailler avec une société éthique ? Renseignez-vous sur l’éthique personnelle de ses employés, ce sera une indication bien plus fiable que le PowerPoint de l’exécutif. Vous voulez rendre votre entreprise éthique ? Cessez de vous intéresser aux chartes éthiques, intéressez-vous d’abord à l’éthique tout court, puis celle de vos employés de vos collègues et même de vos supérieurs. Mais surtout, intéressez-nous d’abord à la vôtre. Car l’éthique, ça commence par vous et moi.

*Les citations originales en anglais ou en allemand peuvent être consultées en ligne.