Une opinion d'Anne Dister, enseignante-chercheuse en linguistique française (Université Saint-Louis - Bruxelles) et Marie-Louise Moreau, professeure honoraire de linguistique et de sociolinguistique (Université de Mons), auteures du guide "inclure sans exclure"

Nadine Plateau a cru bon de se lancer dans une critique au vitriol de la brochure que nous avons consacrée à l’écriture dite inclusive. Il n’est cependant pas certain qu’elle ait lu toutes les pages de cet ouvrage, qui n’en compte pourtant que 80.

Scandalisée

Madame Plateau épingle çà et là quelques formules, s’en scandalise, mais elle n’argumente pas. Nous disons effectivement que "le genre qui exclut, c’est le féminin", et Madame Plateau s’en émeut. Qu’entendons-nous par là ? Quand la langue dispose d’une paire de mots féminin-masculin (étudiant - étudiante), le masculin renvoie tantôt à des individus mâles seulement, tantôt à des individus des deux sexes. C’est le contexte d’énonciation et notre connaissance du monde qui en décident. Les mots au féminin, eux, sont toujours réservés uniquement à la désignation de femmes. Quand une revue promet "un cadeau pour tous les nouveaux abonnés", les hommes et les femmes profiteront de l’offre ; mais si cette revue propose "un cadeau pour toutes les nouvelles abonnées", les hommes seront exclus de la distribution. Même les enfants de cinq ans savent que quand on dit "mes voisines", on ne renvoie qu’à des femmes… Cela est expliqué en long et en large dans la brochure, mais Madame Plateau a-t-elle lu toutes les pages ? Est-elle en mesure de dire que nous nous trompons et d’argumenter en présentant des cas où le féminin renverrait à des ensembles mixtes ?

Méconnaissance

L’auteure de l’article nous reproche d’ "ignorer délibérément les travaux en histoire qui montrent que la langue française a été masculinisée depuis le XVIIème". C’est que nous réfutons cette thèse, nous appuyant sur des études de spécialistes de la langue d’avant le XVIIe siècle, et nous en parlons à au moins trois reprises dans la brochure. Bien avant cette époque, les attributs s’accordent majoritairement au masculin avec des noms de genre différent ; Malade, je le suis coexiste avec Malade, je la suis ; mon amie avec m’amie (mais Madame Plateau a-t-elle toutes les pages ?).

Madame Plateau considère que les grammairiens, et en particulier Vaugelas, ont dicté l’évolution de la langue. C’est une conception naïve, peu informée, de la manière dont les langues se modifient, conception que nous dénonçons à plusieurs reprises (mais Madame Plateau n’a visiblement pas lu ces pages).

Madame Plateau estime pervers de culpabiliser les utilisateurs des formes abrégées quand nous mentionnons les difficultés orthographiques que rencontreront les élèves confrontés à ces nouvelles règles. Et quoi ? Quand un médicament pour enfants est assorti de graves effets secondaires, est-il pervers d'en parler ? doit-on se taire pour ne pas culpabiliser les parents qui en feraient usage ?

Opinion n'est pas démonstration

Avant de critiquer lourdement une publication, les détracteurs ne devraient-ils pas s’assurer que leurs reproches sont fondés ? Le texte de madame Plateau est publié dans la rubrique "Opinions". Et il illustre admirablement cette tendance actuelle où l’opinion tient lieu de démonstration. C’est le contraire de la démarche scientifique qui s’appuie sur l’analyse des faits, loin du militantisme idéologique.

Nous pourrions encore revenir sur d’autres allégations avancées par l’auteure, mais nous lui proposerons plutôt de se livrer à une relecture un peu moins superficielle de notre ouvrage. Nous nous arrêterons tout de même encore sur ceci : comment peut-elle prôner une simplification de la langue tout en plaidant pour la complexification de l’écrit qu’engendre la pratique de l’écriture dite inclusive ? Là, nous voulons bien qu’elle nous explique… Nous sommes engagées depuis de nombreuses années dans des recherches qui plaident pour une réforme profonde de l’orthographe du français, pour la suppression de la règle d’accord du participe passé avec avoir, nous observons les pratiques des élèves et leurs difficultés d’apprentissage, et nous ne voyons pourtant pas comment Mme Plateau entend concilier ces deux extrêmes : écriture dite inclusive et simplification de l’écrit.