Une opinion de Francis Briquemont, Lieutenant Général (e.r.).


"Fasse Dieu qu’ils n’y mettent plus jamais les pieds.” Aboul Fida (historien et poète arabe du XIIIe siècle).

Ainsi se termine “Les Croisades vues par les Arabes” de Amin Maalouf (1). Ne plus voir un “Franj” violer la terre d’Islam : tel était le vœu de Aboul Fida. Les historiens arabes ont en effet considéré que les Croisades étaient bien davantage une agression des Francs qu’un “pèlerinage” chrétien pour récupérer le tombeau du Christ. Les récentes décapitations d’Occidentaux par les jihadistes de l’Etat islamique (EI) comparées aux atrocités commises alors par les Francs au nom du Christ et celles commises par les musulmans au nom d’Allah apparaissent comme des incidents mineurs mais, au XXIe siècle, ceux-ci provoquent des réactions émotionnelles des médias et des opinions publiques telles, que les dirigeants politiques se sentent obligés de réagir immédiatement sous peine d’être accusés de faiblesse ou de mollesse. C’est particulièrement vrai aux Etats-Unis et c’est ainsi que Barack Obama a pris la tête d’une vaste (?) coalition internationale qui a pour objectif de détruire l’EI.

Il est paradoxal de voir Barack Obama en leader de cette coalition. Lui, qui est sans doute le premier président des USA à penser que son pays n’a pas vocation à régir seul le monde; qui était, comme sénateur, contre les aventures en Irak et en Afghanistan et avait réussi à s’en extirper, le voilà replongé dans le bourbier ou plutôt le nœud de vipères du Moyen-Orient.

La durée des opérations étant estimée par certains de trois à… trente ans, nous avons le temps de nous poser quelques questions à propos de celles-ci. Fallait-il décider aussi rapidement de partir en guerre contre l’EI ? A la veille d’élections importantes pour lui – la perte de sa majorité au Sénat paralyserait son action pendant les deux dernières années de son mandat présidentiel (2) – il devait “faire quelque chose” pour éviter les critiques acerbes des Républicains et ce d’autant plus que les deux premiers décapités par les jihadistes étaient des citoyens américains.

Détruire l’EI est facile à dire mais comment et surtout pour quel objectif politique final ? La situation géopolitique du Moyen-Orient est plus complexe que jamais. D’une part, trois Etats se disputent le leadership régional : l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Turquie. D’autre part, la Syrie est ravagée par la guerre, le Liban est très instable et que reste-t-il de l’Irak partagé maintenant entre un Kurdistan irakien autonome, l’EI qui s’étend sur le nord-ouest du pays et l’est de la Syrie et enfin l’Irak du sud. Ajoutons à cela, une guerre de religion impitoyable entre sunnites, menés par l’Arabie, et chiites, appuyés par l’Iran et le “tout” morcelé en d’innombrables tribus, clans, plus ou moins fiables. C’était déjà le cas au temps des Croisades ! J’allais oublier le Kurdistan syrien et le Kurdistan turc qui forment un “ensemble terrain” homogène avec le Kurdistan irakien. C’est ce dernier que l’Occident s’empresse d’organiser pour fournir les troupes au sol contre les jihadistes de l’EI.

Ici, il faut bien s’interroger sur la stratégie opérationnelle de la coalition anti-EI et l’homogénéité de celle-ci. Il y a unanimité pour conclure que les frappes aériennes seules ne résoudront pas le problème et qu’il faut des unités opérationnelles au sol capables de reconquérir le terrain perdu non seulement en Irak mais aussi en Syrie. Les jihadistes ont vite compris comment se fondre, sur le terrain et au sein des populations, pour éviter au mieux les frappes aériennes. Détruire des objectifs fixes (raffineries, dépôts, etc.) est chose aisée – la supériorité aérienne de la coalition est totale – mais attaquer des petites unités qui pratiquent la guerre asymétrique, c’est tout autre chose.

L’envoi de troupes occidentales étant exclu et même impensable, les Occidentaux essaient de former des unités de combat avec les Peshmergas (Kurdes) et de reconstituer une armée irakienne digne de ce nom. De l’avis général, cela prendra du temps.

Mais question fondamentale : cette coalition est-elle fiable ? Barack Obama déclare qu’il faut priver l’EI de toute ressource matérielle : est-ce crédible ? L’EI n’est-il pas soutenu financièrement et matériellement par certains membres de la coalition qui ont encouragé des jihadistes de tous poils depuis de longues années ? J’ai déjà connu ce problème en Bosnie en 1993 !

Quid de la Syrie, de l’Irak, du Kurdistan ?

Finalement, en supposant même que l’EI soit un jour éliminé, quel est l’objectif politique des Occidentaux au Moyen-Orient ? Quid de la Syrie, de l’Irak, du Kurdistan ? Ne doit-on pas s’attendre, à plus ou moins long terme, à une modification de certaines frontières, définies il y a un siècle par la France et la Grande-Bretagne (accords secrets Sykes-Picot) dont le principal souci était de délimiter leurs zones d’influence et certainement pas l’intérêt des populations locales ?

Est-ce vraiment celui des Occidentaux de s’immiscer dans les querelles entre sunnites et chiites – ce que craignait déjà Colin Powell à l’issue de la guerre du Golfe en 1991 – ou encore entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, alors qu’ils ont été et sont toujours incapables d’“imposer” une solution au conflit israélo-palestinien, dont le général américain Zinni, envoyé spécial du Président sur place, disait, il y a dix ans, qu’il était le problème le plus urgent à régler au Moyen-Orient ?

Nul ne sait pendant combien de temps les forces aériennes de la coalition vont exécuter des tirs “ciblés” c.-à-d. sans dommages collatéraux, en attendant que Kurdes et Irakiens soient à même de reconquérir la zone irako-syrienne occupée par l’EI et, ce qui ne simplifie pas le problème, d’éliminer Bachar el-Assad. Que va donc faire exactement la coalition dans cette galère ?

Je ne suis pas certain que cet EI constitue une menace sérieuse pour l’Europe mais cette effervescence permanente au Moyen-Orient incite à réfléchir sur l’avenir de cet îlot de paix qu’est l’UE où l’ambiance politique n’est pas bonne. Jean-Claude Juncker a même déclaré au Parlement européen qu’il présidait la Commission de la dernière chance. En effet, des forces centrifuges disloquent peu à peu la cohésion de cette Europe où l’égoïsme sacré des Etats nations reprend de plus en plus le dessus. Et pourtant, comment ne pas être d’accord avec Pierre Defraigne qui, récemment, terminait un article sur le monde futur et le conflit potentiel entre la Chine et les USA en écrivant : “Qui mieux qu’une Europe unie et forte, c.-à-d. dotée aussi d’une défense commune pour asseoir sa crédibilité, pourrait penser un multilatéralisme adapté au monde multipolaire en émergence ? Y a-t-il une meilleure raison de faire l’Europe politique que de contribuer à la paix du monde ?”
 (3)

Pour cela cependant, il faut : 

1. que les dirigeants européens cessent de jouer aux “princes-souverains” du Finistère de l’Eurasie; 

2. que l’Otan subisse une profonde transformation car une défense européenne véritable ne peut être mise sur pied dans le cadre de la structure actuelle de l’organisation.

Ceci n’est certes pas pour demain, mais, dans l’immédiat, le nouveau président de la Commission pourrait proposer la suppression immédiate des sanctions contre la Russie dont l’efficacité reste à démontrer et qui sont d’abord la conséquence d’un lamentable échec de la diplomatie européenne. N’en déplaise à certains, la paix et la stabilité en Europe dépendent de relations correctes avec la Russie.

Pour terminer, revenons à cette drôle de guerre contre l’EI et évoquons un instant ce “terrorisme” des radicaux – islamistes dont nous sommes menacés constamment et d’une manière peut-être trop émotionnelle. Faisons quand même confiance aux services de sécurité européens et aux mesures déjà prises pour protéger au mieux nos populations.

Et fasse Dieu, dirait Aboul Fida, qu’Il ne serve plus jamais d’alibi à des hommes pour tuer leurs semblables. Ne nous faisons pas d’illusions cependant. En 1919, le géographe anglais H. J. Mackinder écrivait : “La tentation du moment est de croire qu’une paix perpétuelle découlera logiquement de la lassitude des hommes face à la guerre. Pourtant, les tensions internationales renaîtront…”
 (4) 

Vingt ans plus tard, c’était la Seconde Guerre mondiale et en 2014, certains partent toujours à la guerre en criant : Dieu ou Allah donne-nous la victoire !

(1) Aux Ed. Jean-Claude Lattès. 1983. (2) Il l’a perdue ou conservée ce 4 novembre. (3) “La Libre” du 28 août. (4) Cité par R. D. Kaplan dans “La revanche de la géographie” aux Ed. du Toucan. 2014.