DSK : une justice d’exception pour un justiciable d’exception ? Oui et non. Car si le traitement réservé à l’ancien président du FMI est, de fait, exceptionnel, il ne l’est que par surenchère. Dans le fond, la procédure dont il fait l’objet présente les mêmes atouts, les mêmes défauts et les mêmes contradictions qu’un procès ordinaire. On y retrouve notamment les trois principales dérives de la justice pénale d’aujourd’hui, les trois cancers qui la minent : le sécuritaire, le médiatique et ce que l’on nommera d’un néologisme explicite : le "victimaire". Tentons de les définir en termes courants et d’en observer les méfaits dans le cas particulier de notre héros du jour.

Le trait caractéristique du sécuritaire consiste à priver les gens de leur liberté en raison du danger qu’ils sont supposés représenter pour autrui. Leur incarcération ne vise donc pas à les punir pour ce qu’ils ont fait, mais à prévenir ce qu’ils sont susceptibles de faire. Le jugement que l’on porte dans ce cas sur la personne ne concerne pas le passé (je vous condamne à telle peine pour ce dont je vous ai jugé coupable), mais l’avenir (je vous écroue parce que je vous estime nuisible). Il ne s’agit donc plus d’un verdict, mais d’un pronostic ! Non plus d’une conclusion, mais d’une anticipation.

Qui ne voit qu’un jugement de ce type constitue un pari sur l’avenir et, comme tel, ne peut être qu’une présomption hasardeuse ? Lequel d’entre nous accepterait-il qu’on le catalogue dangereux au prétexte des actions qu’il a peut-être posées dans le passé, ou sur la seule base de ses traits de personnalité prétendus ? A cette logique "préventive" appartiennent pourtant près d’une moitié des détenus en Belgique : présumés innocents, ils se retrouvent derrière les barreaux en fonction du risque de récidive, ce qui, on le constate, est une contradiction dans les termes : s’ils menacent de recommencer, n’est-ce pas qu’ils sont bien coupables de ce dont on les accuse ? A cette logique appartiennent également tous ceux dont la libération est assortie de conditions : répondre à toute convocation, suivre une thérapie, entamer une formation, etc. Il s’agit toujours d’essayer d’empêcher de nuire, mais par d’autres mesures que l’emprisonnement.

Dans la pratique, la vérification du respect de ces conditions est assez formelle. Osera-t-on dire que la cause en est que l’on sacrifie à la mode du jour sans être vraiment convaincu par l’efficience de ces conditions. Mais voilà, la justice ne veut plus se voir reprocher d’avoir lâché un inculpé ou un condamné dans la nature sans garde-fou. DSK est à cet égard la meilleure illustration de l’absurdité d’un tel dispositif : le paiement d’une caution (certes exorbitante) était-il le gage nécessaire de sa représentation aux actes ultérieurs de la procédure ? Fallait-il l’assigner à résidence pour éviter qu’il ne fuie ? Plus les conditions imposées étaient contraignantes, plus on a versé, en fait, dans le grotesque. Mais c’est plus fort qu’elle : la justice ne sait plus éviter désormais de raisonner en termes sécuritaires. Première concession faite à l’air du temps.

Le médiatique consiste, pour faire bref, en ce que le jugement d’une affaire se déplace du prétoire aux plateaux de télé, voire au trottoir. Point n’est besoin d’attendre que la cour ait rendu son arrêt pour se faire une religion. Les médias nous dictent ce que nous devons en penser ou nous laissent à croire que nous sommes, chacun pour soi, le meilleur juge. DSK est à nouveau l’exemple idéal de cette évolution : avocats et procureur tentent d’infléchir l’opinion à coup de conférences de presse, le procès est rejoué mille fois avant même d’avoir débuté s’il a lieu un jour ! En tout état de cause, s’il devait se tenir, sa solution judiciaire ne ferait plus autorité. Car chacun se sera forgé depuis longtemps sa propre conviction sur foi des informations qu’il aura glanées au hasard de ses sources. Si l’affaire DSK révèle les errements de cette forme de justice immédiate, brutale et aléatoire, toutes les affaires "sensibles" y sont dorénavant sujettes. Un seul exemple récent : qui devait décider de la culpabilité d’Els Clottemans ? Le jury institué à cette fin ou les lecteurs d’un grand quotidien flamand invités à répondre à un sondage sur cette question ?

Quant au victimaire, on peut le définir comme la tendance de plus en plus prégnante de juger du point de vue des victimes, ce qui constitue, au niveau de l’histoire des idées, une terrible régression. Toute l’évolution du droit pénal ayant consisté à "mettre la victime hors jeu" en l’empêchant de décider du sort à réserver au coupable; la remettre au centre du jeu en jugeant selon ses critères ne peut qu’engendrer des aberrations. Ni la décision de condamner qui que ce soit ni le choix de la sanction à lui infliger ne peuvent dépendre en dernière instance du plaignant, car il est par principe le plus mal placé pour faire preuve d’objectivité et de mesure. On ne doit donc tout simplement pas demander aux parents d’enfants assassinés quel traitement réserver à l’auteur des faits ou à ses complices ! Ni leur laisser le soin de décider s’il est l’auteur des faits : c’est une évidence, mais qui a de plus en plus de mal à s’imposer, tant le public est habitué par les médias à épouser la position de la victime ou de celui qui se prétend l’être. Car tout plaignant n’est pas victime ! DSK a beaucoup de chance, car il doit à son statut que l’enquête ait été menée par la partie publique avec une telle minutie.

D’ordinaire, le parquet part du principe qu’un plaignant ne saurait mentir tandis qu’un prévenu a toutes les raisons de nier. Et les tribunaux lui empruntent allègrement le pas Dans la plupart des affaires de mœurs, bien que l’on soit en face d’indécidables, puisque c’est "parole contre parole", on condamne au bénéfice du doute !

L’affaire DSK se clôturera sans doute par un non-lieu. Le gorille en rut n’était probablement qu’un petit chimpanzé adultère (qui plus est avec l’assentiment de sa moitié). Il n’en reste pas moins que le cours de ce dossier est exemplaire des virus qui contaminent notre justice.