Ces jeunes n’ont, pour la plupart, pas abandonné le rêve du grand amour à vocation durable, mais en attendant le plan cœur, ils bricolent.  Une opinion d'Armand Lequeux, chroniqueur et auteur de "Sexe, amour et société. Boiter sans doute, danser toujours".



Vous avez parfaitement le droit de vous offusquer de l’inconvenance vulgaire du titre de cette chronique, mais sachez que "plan cul" est entré dans le Petit Robert 2014 ! Il s’agit, selon les vénérables linguistes de ce monument de la langue française "d’une relation sexuelle sans suite" . Nous devrons, je crois, nous habituer à voir surgir régulièrement de nouveaux vocables (bébés-couples, polyamoureux, Living Apart Together, etc.) qui tentent avec plus ou moins de finesse de décrire les infinies mouvances du parcours amoureux contemporain. Celui-ci était sans doute plus simple pour les générations précédentes : il y avait le flirt, les fiançailles, le mariage, les aventures extra-conjugales et le concubinage.

C’est enfoncer une porte ouverte qu’observer que la dissociation historique entre sexualité et procréation (la pilule !) a entraîné, par effet domino, une acceptation sociale de plus en plus manifeste pour la dissociation entre sexualité et engagement amoureux. Ce clivage a, bien entendu, toujours existé et la prostitution en est la manifestation la plus explicite, mais elle fut toujours largement stigmatisée, ce qui est de moins en moins le cas des formes modernes de dissociation comme ce fameux "plan cul" ou encore le phénomène "sex friend" qui s’en différencie doublement : ça se passe entre amis et ça s’inscrit dans une certaine durée.

Il n’y a évidemment pas de charte du "vrai sex friend" et il est bien malaisé de proposer une définition qui engloberait toutes les déclinaisons de ce phénomène, mais on considère, en général, que la recette de base est la suivante : prenez l’amitié (on se connaît et on s’apprécie, on se respecte et on partage les bons comme les mauvais moments) et ajoutez-y les relations sexuelles, mais pas le romantisme, ni la passion ni l’engagement. L’exclusivité temporaire est en option. Vous agitez bien et vous obtenez une forme contemporaine de relations qui se développe rapidement dans la tranche d’âge des 18-32 ans.

Une modeste étude exploratoire récente (mémoire de master en psychologie, UCL, H. Begault) révèle que 56,45 % des étudiants du site de Louvain-la-Neuve interrogés (209 participants) considèrent avoir ou avoir eu un sex friend. Leurs motivations ? Quand on se remet mal d’une histoire d’amour qui a foiré, quand on supporte mal la solitude, quand on est atteint par l’épidémie de phobie de l’engagement qui traverse notre société, quand on souhaite vivre de bons moments au lit sans risque, rien de mieux qu’un bon copain, qu’une bonne copine ! Ils ne se prennent pas la tête, comme ils disent, et ils ont le sentiment d’ajouter simplement du piment à la sauce amicale qui leur plaisait déjà beaucoup.

Sans risque ? Pas vraiment. Ils témoignent que ça peut mal tourner, qu’on peut se manquer de respect, qu’un des deux peut tomber vraiment amoureux, que la protection contre les MST n’est pas toujours optimale. On n’est pas au pays des Bisounours, mais ce n’est pas non plus l’enfer des tournantes ni l’anomie définitive.

Suspendons notre jugement. Ils ont le mérite de l’authenticité et ne se sentent pas plus coupables que leurs parents (ou même grands-parents !) qui, veufs ou divorcés, ont un compagnon ou une compagne avec qui ils ne vivent pas à temps plein mais partagent leur vie sociale, culturelle, affective et… sexuelle. Ces jeunes n’ont, pour la plupart, pas abandonné le rêve du grand amour à vocation durable, mais en attendant le plan cœur, ils bricolent. Ils expérimentent pour le meilleur et pour le pire, dans le cadre d’un changement radical du statut de la sexualité, des modes relationnels qui étonnent leurs aînés. Le propre de l’espèce humaine n’est-il pas de devoir inventer sans cesse de nouvelles façons de vivre ensemble dans un monde qui bouge et dont nous n’avons précisément pas le plan ?