Une chronique de Cécile Verbeeren, professeure de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht.

Pour améliorer la qualité de notre enseignement, il serait grand temps d’arrêter de fustiger le métier d’enseignant.

Du statut de "maître" à celui de "prof", la façon même de nommer l’enseignant reflète le déclin de sa légitimité. Cette décadence semble s’être amorcée au fil des dernières décennies. Quelle légitimité a-t-il encore quand, finalement, tout le savoir est accessible au bout du pouce ? Quand, à force de certificats médicaux complaisants, on constate un taux d’absentéisme délirant ? Quelle légitimité devant l’arrogance des élèves, de surcroît, adolescents, qui prétendent tout savoir face à l’adulte ? Quand les parents, plutôt que de recadrer leurs enfants, les défendent bec et ongles face à toute forme d’incivilité scolaire ? Quand, prises entre le pouvoir organisateur, les circulaires, les décrets, les missions, les plans de pilotage… les directions des écoles n’ont plus le temps d’être aux côtés des enseignants ? Quand elles n’ont d’autre devoir que d’envoyer des notes de service austères à leur personnel pour s’assurer que telle ou telle nouvelle directive sera bien respectée ? Quelle légitimité quand les académiciens théorisent mais ne descendent pas ou peu sur le terrain pour voir ce qui s’y passe, accusant le professeur de beaucoup de maux ? Quelle légitimité quand certains mouvements prônent le "homeschooling", le "unschooling" voire la "non-éducation" ? Quelle légitimité face au relativisme des valeurs et des connaissances à transmettre ?

Lundi 4 novembre, retour des vacances d’automne, 8 h 20. Alex (prénom d’emprunt), élève de 5e secondaire : "Faut qu’on parle, votre rapport de discipline est arrivé pendant les vacances, heureusement mes parents n’étaient pas là. Ça s’fait pas, putain. Faut réfléchir avant d’envoyer des trucs comme ça […] Moi, je travaille avec des jeunes en dehors de l’école, c’est pas comme ça qu’on fait. Vous vous prenez pour qui ?"

Lundi 4 novembre, 10 h 05, récré. Anna (prénom d’emprunt) : "J’ai eu une retenue parce que j’ai soi-disant brossé, vous pouvez l’annuler car j’étais malade cette heure-là, j’ai un certificat médical." (NB : Anna est arrivée en retard, devait aller faire un travail à l’étude mais ne s’y est pas présentée, elle était bien présente à l’école avant et après cette heure… malade ?)

Lundi 4 novembre, midi : note de service de la direction qui transmet un résumé de la dernière circulaire qui stipule que "les commentaires des professeurs dans les bulletins doivent désormais être rédigés de manière positive".

Lundi 4 novembre, 13 h 40 : un téléphone sonne en classe. Personne ne se "dénonce", l’éducateur intervient. Réaction des élèves : "Pourquoi les smartphones sont-ils interdits à l’école alors que ce qu’on y trouve est bien plus intéressant que ce qu’enseigne le professeur ?"

Lundi 4 novembre, 15 h 20, récré de l’après-midi, appel de la maman d’Alicia (prénom d’emprunt) : "Vous écrivez dans votre rapport qu’Alicia se montre régulièrement arrogante et méprisante vis-à-vis du professeur et de ses camarades de classe. Vous n’avez pas à faire une telle remarque à une adolescente. Moi aussi j’étais comme ça à son âge. Elle a bien le droit de s’affirmer. C’est à vous de vous adapter."

Cette perte voire absence de légitimité, bien plus qu’une certaine carence de l’autorité, empêche le professeur de mener à bien sa mission de transmission. Les valeurs qui l’ont poussé à choisir la voie de l’enseignement sont malmenées. La flamme qui l’anime chaque jour devant sa classe faiblit. La société, en délégitimant le professeur, en le raillant (les traits d’humour peu subtils et redondants sur le métier de prof, par exemple), le décourage et en dépeint une image négative qui est transmise aux jeunes générations. Or, ce stéréotype n’est pas loyal : une grande majorité des enseignants se bat quotidiennement. Il faut avoir un sacré tempérament pour (bien) faire ce métier. Si les parents, les élèves, les politiques et autres aiment à dénigrer le prof, sachez que de tous ces protagonistes, l’enseignant est loin d’être le plus plaintif.

Pour améliorer la qualité de notre enseignement, il serait grand temps d’arrêter de fustiger le métier d’enseignant et d’activement le valoriser dans toutes les sphères de la société. Par exemple, en reconnaissant que le ciment d’une société qui fonctionne, c’est l’éducation. Et que, partant, les profs remplissent une fonction essentielle.