Une opinion de Pascal Warnier, économiste et diplômé en sciences de l'éducation.


N’en déplaise aux promoteurs de l’écologie bleue, ce n’est pas la "main invisible" du marché qui viendra à bout du problème environnemental. Il faut changer de paradigme et de système.


L’opinion "L’écologie bleue", cosignée le 13 février dernier dans La Libre Belgique par Corentin de Salle et David Clarinval, est une attaque en règle contre les mouvements écologistes en vue de repositionner le parti libéral francophone dans l’actualité extrêmement chaude de ces derniers mois et dans la perspective des élections du 26 mai prochain en Belgique. Les écologistes et les défenseurs de l’environnement y sont qualifiés de paternalistes, de moralisateurs, d’autoflagellateurs, de conservateurs et de dirigistes. Rien moins que cela ! Le maccarthysme n’est pas loin. Dans un mélange de bilan du gouvernement en affaires courantes, d’éloge de l’individualisme, de croyance au pouvoir des innovations technologiques et de promotion de l’économie de marché, les auteurs expliquent en fin de compte que l’intelligence humaine viendra à bout du problème environnemental comme de toutes les autres difficultés auxquelles elle a dû faire face. Sans changer de paradigme et de système.

Un changement radical indispensable

Disons-le d’emblée, ce discours se situe à contre-courant d’une tendance lourde indiquant l’impérieuse nécessité de changer le cap idéologique de nos sociétés occidentales. Tant de scientifiques, d’écrivains, de penseurs modernes, d’acteurs de nos sociétés contemporaines, de tous âges et de tous continents, nous alarment des dangers qui nous guettent si nous ne changeons pas. Point besoin ici de les convoquer pour défendre notre point de vue. Ils sont connus, reconnus, publient abondamment et se font entendre dans les médias. Malheureusement et contrairement à ce que laissent entendre les promoteurs de "l’écologie bleue", la somme des comportements individuels, on le sait, ne donne pas une société vertueuse et responsable. L’Histoire nous l’enseigne. La quête du lucre, du bénéfice individuel et la vision court-termiste prennent bien souvent le pas sur des comportements plus responsables et plus solidaires. Le système néolibéral et capitaliste pousse à cela dans nos sociétés opulentes où les désirs de consommation sont en permanence exacerbés. Ils sont même devenus le moteur de la croissance économique. Le cœur du système. Comment peut-on défendre un système idéologique dont les dérives nous sautent aujourd’hui aux yeux : injustice sociale, pollution à grande échelle, disparition de nombreuses espèces, pillage des ressources du Sud et j’en passe. Non, décidément les mots et les discours idéologiques ne pourront rien contre l’évidence qu’un changement radical est devenu indispensable si l’on veut préserver l’espèce humaine sur notre terre. Et il semble que le moment est venu du grand basculement. Les idées de progrès et de conquête du siècle des Lumières resservies aujourd’hui à travers l’utopie anthropocentrique de messieurs de Salle et Clarinval n’y pourront rien. L’humanité est à un tournant qui va dans les prochaines décennies s’accentuer de plus en plus rapidement. Faire l’apologie de la liberté individuelle et de l’économie de marché est non seulement irréaliste, mais c’est aussi irresponsable.

Repousser les limites

Nous devons encourager les jeunes, qui sont l’avenir de notre espèce, à repousser les limites. Oui, à les repousser en mobilisant toute leur intelligence, toute leur verve et toute leur créativité mais dans le bon sens, c’est-à-dire dans le sens de plus de modération, de plus de solidarité, de plus de justice sociale. Dans le sens aussi de plus de respect à l’égard du vivant dont nous ne sommes qu’une infime partie, ni plus ni moins importante que les autres. C’est un changement copernicien qui nous attend. Et pourtant, les jeunes semblent eux déjà prêts à ce changement, "mettez-nous des limites !" exhortait l’un d’eux sur les antennes de La Première il y a quelques jours. C’est justement parce que l’homme n’a plus fait comme cela depuis la révolution industrielle que le défi est majeur et surtout inédit. La conquête n’est plus celle du Nouveau Monde, celle des terra incognita. Cette "nouvelle conquête" qui est désormais engagée, a pour horizon les terres intérieures de notre humanité, là où cette humanité s’apprête à conquérir une juste place, vivants parmi les vivants, respectueuse des autres espèces et des écosystèmes, moins encline à posséder et à soumettre qu’à partager et à coopérer. Et ce n’est pas la "main invisible" du marché qui l’y conduira, mais de nouvelles formes d’initiatives et de pensées que nous ne connaissons pas encore mais qui sont en gestation dans les soubresauts de l’évolution de notre espèce, et dont nous ne tarderons pas à voir les premiers effets.

Titre et chapeau sont de la rédaction.