André-Mutien Léonard n'est pas seulement l'évêque de Namur, c'est aussi un fin connaisseur et praticien aguerri des médias. Pour le meilleur, certainement, et pour le pire, parfois. Un pire qu'il assume - recherche, diront certains - pourvu qu'il puisse le transformer en farine pour son moulin, selon sa vision.

Comment voit-il la relation entre médias et foi ? Entre hommes d'Eglise et hommes de presse ?

Rapprocheur, il attire d'abord l'attention sur la complicité... théologique en évoquant, dans la foi chrétienne, ce Dieu de la communication, ce Dieu devenu verbe qui communique en s'adaptant, qui risque l'incarnation, qui risque la parole humaine avec tous les malentendus que cela peut susciter. Toujours à la recherche d'un consensus, il pointe l'intérêt commun entre média et Eglise - cherchant tous deux une audience -, mais avec des objectifs différents : l'un devant se vendre et informer, l'autre communiquer et répandre la foi. Enfin, coutumier des débats télévisuels comme de la messe, il souligne, commun au deux, un certain sens du rituel pour ne pas dire un "toujours la même chose".

Positif avant le reste, Mgr Léonard salue la contribution bienveillante, mais aussi critique des médias chrétiens ainsi que l'intérêt sympathique qu'il rencontre dans des médias privés comme RTL-TVI qui l'invite, chaque année, à l'occasion de Pâques et Noël. Mais les fleurs possèdent aussi des épines et ce professeur de l'UCL veut comprendre les limites auxquelles les médias sont confrontés. Prenant son crayon rouge, il souligne ainsi :

- la communication déficiente des textes officiels de l'Eglise. Compactes. Indigestes. Abstraits. Et de souhaiter que des communications sur les encycliques soient à l'avenir rédigées dans un style plus "prêt-à-porter", plus pastoral. Et de comprendre, dès lors, qu'en guise d'information, certains médias y puisent quelques phrases percutantes, voire pimentées;

- le souci des médias se focalise sur ce qui est hors du commun et exceptionnel, alors que le quotidien et l'essentiel intéressent l'Eglise;

- il faut compter avec la domination du culturellement correct. Alors que le christianisme est en perte de vitesse en Occident, d'autres courants spirituels ont le vent en poupe. Illustration : un public "branché" applaudira lors une conférence du Dalaï-Lama à Bruxelles sur un sujet bouddhiste équivalent au phénoménologisme de Kant. Comprenne qui pourra. De tels propos, évoquant l'inconsistance de l'homme, ne seraient pas acceptés émanant du Pape;

- il faut regretter les campagnes suspectant de sectarisme certains mouvements dans l'Eglise, alors que la secte de la franc-maçonnerie bénéficie de faveurs ou de silences complices;

- il faut constater parfois des excès vis-à-vis de la foi chrétienne : comme une incompréhension systématique face au fond d'un texte ou d'un événement.

Mais lui ? Comment Mgr Léonard jauge-t-il ses prestations, voire ses actions médiatiques ? Il soutient une thèse utilitariste, adepte en cela de Paul disant que "tout est bien, pourvu que le Christ soit annoncé", bref, tout peut faire farine au moulin. Même les excès ? Oui, parce que d'abord, ils attirent l'attention du public et qu'ensuite, ils donnent l'occasion d'innombrables approfondissements du sujet. Ainsi, en fut-il de l'affaire Ratisbonne où de nombreux articles sur le dialogue interreligieux n'auraient jamais été publiés s'il n'y avait pas eu cette "mésinterprétation". Ainsi, pour lui, si des médias parlent de manière négative et tendancieuse de l'Eglise, l'occasion sera là pour des réactions, des mises au point et des explications. Que de fois dans sa vie d'évêque, il a eu l'occasion de s'exprimer dans plusieurs médias suite à un petit couac.

Ses souhaits à l'égard des hommes d'Eglise sont doubles:

- d'abord, qu'ils s'ouvrent aux médias. Qu'ils n'aient pas peur d'être piégés par eux, car le piège le plus grand, c'est la fuite. Sa référence ? Le Verbe, qui s'est fait chair, s'est laissé piéger. Il n'est pas resté dans le confort de l'éternel. Mise en pratique aujourd'hui : quand on conseille à l'évêque de "ne pas aller trop loin", il subodore le goût du confort. Et à l'absence, il préfère descendre dans l'arène et oser s'exposer;

- pour ce faire, l'Eglise doit comprendre les nécessités des médias. Aux hommes d'Eglise d'apprendre à parler en 15 secondes de quelque chose d'essentiel et de ne pas transformer tout article en émission religieuse. Il faut accepter et jouer le jeu.

Enfin, Mgr Léonard ne peut mal d'oublier les journalistes qui traitent l'information religieuse:

- donnez une vraie information, c'est-à-dire précise, rigoureuse et professionnelle. Pas d'amateurisme. Sachez ce qu'est un diocèse. Et de faire un parallèle interne avec le cours de religion qui doit véhiculer un vrai contenu éloigné des mélis-mélos existentiels et affectifs;

- non, votre secteur n'est pas moins porteur que le sport. Même en Occident, la vie religieuse est importante dans la culture et elle sera en expansion;

- et pour finir avec une pointe de provocation : celui qui s'occupe de l'information religieuse travaille pour la seule réalité qui a de l'avenir, le seul patron qui assure une vie éternelle. Le sport hippique, comme les systèmes politiques, passera aux oubliettes, l'Eglise restera.