Une chronique d'Eric de Beukelaer.

Chaque grande tradition chrétienne souffre de talons d’Achille. Précisément là… où ces Églises sont fortes.

Né de l’Esprit, le christianisme vit par l’Esprit. Ainsi, s’il accueille l’Esprit, tout coquin peut devenir bon larron. A contrario, en snobant l’Esprit, même le chrétien exemplaire vit l’imposture. Son cœur se durcit. Le père du mensonge est un parasite, qui refroidit l’âme et pervertit les élans idéalistes en narcissisme confit de piété. Alors, le bien-pensant se mue en mal aimant. "Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, et qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute espèce d’impuretés" (Matthieu 23, 27).

Ce qui est vrai pour les baptisés, se vérifie tout autant pour les Églises. Ceci, d’autant plus que chaque grande tradition chrétienne souffre de talons d’Achille, qui se nichent précisément là… où ces Églises sont fortes.

Ainsi, le catholicisme romain. Sa dimension "catholique" (soit universelle), regroupe plus de deux tiers des baptisés en une communion. Son clergé est une image du Bon Pasteur qui marche au milieu de son peuple. Son enseignement moral balise les sentiers d’Évangile, de la vie intime à la gestion de la cité. Sans l’Esprit, ces trésors se pervertissent. L’universalité de l’Église se mue en monolithisme. Un cléricalisme condescendant devient source d’abus de pouvoir (en ce compris de la part de certains fidèles laïcs en responsabilité). La morale se travestit en puritanisme et confond liberté intérieure avec servilité.

Nos frères orthodoxes ne sont pas en reste. La force de ces Églises, héritières du christianisme des origines, est leur profonde incarnation dans la vie des gens. Quand ils célèbrent, les orthodoxes déploient tous les sens du corps : les odeurs d’encens, la voix du chœur, la splendeur des icônes… Privé d’Esprit, pareille incarnation succombe cependant au démon du nationalisme frileux. Alors, l’identification à la patrie terrestre remplace le service du Royaume céleste. Illustration de cette dérive : si les orthodoxes russes ont rompu depuis peu avec le primat de Constantinople, c’est dû à la reconnaissance par ce dernier de l’autocéphalie de l’Église d’Ukraine. Querelle épineuse - il n’y a pas à s’en moquer - mais éloignée de l’annonce de l’Évangile.

Terminons notre tour de table, avec les traditions chrétiennes issues du protestantisme. La force de la Réforme est de se concentrer sur le cœur du christianisme, soit l’expérience du salut : "Amazing Grace… En Christ, Dieu nous sauve en nous rejoignant au plus profond du péché." Quand elles se déconnectent de l’Esprit, ces Églises confondent cependant salut divin et succès mondain. Leur respect de la conscience individuelle engendre dès lors une méfiance envers toute forme d’approche collective. Alors, le christianisme se mue en aumônier du capitalisme décomplexé. L’Évangile devient doctrine de la réussite humaine, où les questions de justice sociale et de respect de l’environnement n’ont guère de place. De par le monde, plusieurs Églises évangéliques soutiennent de la sorte des leaders populistes, qui se révèlent thuriféraires du dollar, plutôt que serviteurs du Christ. Une religion "opium du peuple", en quelque sorte.

Catholiques, orthodoxes, réformés et autres chrétiens, soyons vigilants. "Veillez et priez pour ne pas tomber en tentation" (Matthieu 26, 41). Sans l’Esprit, un chrétien même observant, ou une Église même florissante, tombe insidieusement dans le piège de l’imposture. "À moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne t’étonne pas, si je t’ai dit : Il vous faut naître d’en haut. Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit" (Jean 3, 5-8).

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