Une opinion de Paul Vanderstraeten, Matthias Gorremans et Nicodème Hayois, respectivement philosophe, ingénieur et juriste.

Dans l’accord de gouvernement Vivaldi, on trouve une unique mesure au sujet des voitures de société : “Tous les nouveaux véhicules de société devront être neutres en carbone d’ici à 2026.” Cette déclaration n’a pas fait de grandes vagues, dans l’ombre d’autres mesures plus discutées. Faut-il alors se réjouir de l’électrification des voitures de société ?

Soyons de bon compte, l’électrification de la flotte constitue une véritable réduction d’émissions de CO2. En tenant compte du cycle de vie complet avec le mix énergétique belge actuel, un véhicule électrique amènerait une réduction de l’ordre de 65 % de CO2 en comparaison à son homologue thermique (“How clean are electric cars ? T&E’s analysis of electric car lifecycle CO2 emissions”, Transport&Environment, p. 2). L’électrification permet donc de lutter efficacement contre la pollution de l’air, et même d’atténuer drastiquement les nuisances sonores des voitures.

D’autres enjeux capitaux

Cependant, focaliser l’enjeu de l’électrification à sa dimension environnementale est réducteur et a pour conséquence d’invisibiliser une série d’autres enjeux, tout aussi importants.

Premièrement, la voiture de société constitue un avantage fiscal qui se révèle profondément inéquitable. Il bénéficie principalement aux plus aisés : la moitié de ces véhicules sont détenus par les 10 % les plus riches, et 80 % de la flotte appartient aux 30 % des déclarations fiscales les plus élevées (“Voiture de société et mobilité durable”, Brussels Studies Institute, p.30). Résultat des courses, le manque à gagner fiscal pour l’État se chiffre entre 2,3 et 4,2 milliards d’euros. Un tel montant pourrait, par exemple, servir à refinancer la santé. Applaudir tous les soirs les soignants était certes un beau geste symbolique, mais il est temps de passer aux gestes efficaces et de réallouer l’argent là où il devrait être investi.

Deuxièmement, ces voitures congestionnent fortement nos routes et constituent donc une entrave à une mobilité fluide. À Bruxelles, les études estiment que plus d’un tiers du trafic en heures de pointe est constitué de voitures de société. Le faible coût à l’usage incite en effet à rouler davantage : si elles représentent 11,5 % du parc automobile, les voitures de société parcourent pourtant 23 % des kilomètres. Par conséquent, l’étalement urbain n’en est que décuplé, avec tout ce que cela entraîne en termes de bétonisation et pertes d’espaces naturels.

Enfin, au-delà même du fait que la voiture électrique a encore une bonne marge de progression avant d’atteindre le “zéro émission”, elle cache d’autres vices environnementaux sous son capot. Le principal fléau concerne l’extraction des métaux rares nécessaires aux batteries qui génère une pollution directe sur les écosystèmes et les habitations aux abords des mines. Et puis, en second lieu, il s’agit ici d’un cas d’école de l’effet rebond : selon toute vraisemblance, l’optimisation énergétique de cette nouvelle technologie amènera une modification du comportement du conducteur, plus enclin à utiliser son véhicule désormais “propre”. Ce “rebond” pourrait ainsi compenser, et donc annuler, le bénéfice énergétique primaire, comme cela s’observe presque systématique lors de l’amélioration énergétique d’une technologie. Bref, transporter 1,21 personne en moyenne dans 1,5 tonne de métal ne sera jamais une solution efficace, notre précieuse énergie renouvelable devrait servir à des usages plus indispensables et efficaces (“Enquête monitor sur la mobilité des belges”, SPF Mobilité et Transport, p.23).

Une taxe kilométrique est nécessaire

S’il y a un bien un endroit où les effets provoqués par les voitures de société se font ressentir, c’est dans les artères de notre capitale. Pour s’atteler aux problèmes de mobilité, la Région bruxelloise a récemment fait part de son intention d’instaurer une taxe kilométrique sur son territoire. Cette annonce a suscité une levée de boucliers, particulièrement de la part des deux autres régions. Pourtant, ce type de mesure semble nécessaire suite à l’inaction manifeste du gouvernement fédéral à réformer concrètement le système des voitures salaires.

Comme la Région n’est pas compétente pour être à la manœuvre sur ce dossier, elle n’a du coup pas d’autres choix que d’utiliser les armes qui sont les siennes, à l’instar de cette taxe. Or, au vu de la congestion provoquée par les voitures de société (plus d’un tiers du trafic en heure de pointe), la solution est pourtant simple : abandonnons ce système (“Voiture de société et mobilité durable”, Brussels Studies Institute, p.35). Au lieu d’instaurer un filtre, supprimons l’une des sources majeures de ce débordement quotidien de véhicules et passons-nous des voitures salaires.

La Vivaldi doit revoir sa partition

Si l’électrification des voitures de société paraît, à première vue, constituer une note positive pour atteindre les objectifs climatiques, elle contient toutefois de nombreux bémols. On peut donc parler d’un dispositif séduisant, mais trompeur lorsqu’on s’y attarde de plus près. Un “miroir aux alouettes”, en somme !

Il n’est toutefois pas encore trop tard pour que la Vivaldi revoie sa copie et nous propose une nouvelle partition, avec un rythme plus entraînant et mobilisateur. Un investissement massif dans le rail et la suppression des voitures de société constitueraient d’excellentes mesures pour redonner un tempo harmonieux au couplet mobilité de la Vivaldi.