Opinions Comment imaginer qu’Elizabeth II ne soit pas européenne ? Elle troquerait bien cette langue de bois imposée pour crier : God save Europe ! Pourtant, la moitié des Britanniques la trahiront. Une opinion de Xavier Zeegers, chroniqueur (xavier.zeegers@skynet.be)

Les cruciverbistes connaissent tous ce bon mot : faire du neuf avec du vieux, en onze cases. La réponse est : nonagénaire. Or le même chiffre donne… Elizabeth II. Elle est décidément unique cette reine, ma deuxième, car ayant épousé une Londonienne, je me donne le droit de l’accaparer un peu, ayant déjà le "mug" commémoratif où est inscrit le serment dit du Cap, par lequel elle jura dès 21 ans d’exercer son devoir toute sa vie, courte ou longue.

Oui : devoir, mot désuet, devenu peu commun, qui figure encore - jusqu’à nouvel ordre - dans le dico. Ajoutons aussi le flegme, car il en faut pour sourire à tous ceux qui la félicitent en disant l’adorer. Or les sondages étant ric-rac, la moitié d’entre eux la trahiront en votant pour se séparer du continent, cette île négligeable comparée au vaste monde qu’est le Royaume-Uni. Pourtant, comment imaginer que leur reine ne soit pas européenne ?

Avant même de voir le jour elle était génétiquement liée aux Saxe-Cobourg, donc par le sang à notre premier Roi; sa mère était écossaise et elle épousa un grec. Si elle règne, c’est parce que son royal oncle Edouard s’exila en France. Sa famille changea de patronyme pour se démarquer symboliquement et sémantiquement d’un pays qu’elle combattit à son adolescence en restant stoïque sous les bombes, avant d’être cette adulte généreuse qui refusa la rancune. Elle eut même le tact de brider sa joie lorsque l’équipe des Trois Lions battit la Mannschaft en finale du Mondial de 1966 à Wembley, à moins qu’elle ne préfère le cricket ? Allez savoir, c’est la personne la plus discrète au monde, donc de nos jours une marginale.

Elle a la sagesse des anciens. Celle des fondateurs et résistants De Gasperi, Schuman, Monnet, Adenauer, Spaak et Lévy qu’elle connut dans sa jeunesse, et dit "regretter les divisions de l’Europe". Pour sûr, elle troquerait bien cette langue de bois imposée pour crier : God save Europe ! Mais chûût, elle ne pourra même pas voter.

Le référendum passe pour le sommet du processus démocratique. Consulter le peuple, n’est-ce pas le moyen le plus direct, et sûr ? Pure illusion ! L’histoire prouve tout le contraire mais comme le disait Revel, "elle est un bon maître qui a trop peu d’élèves attentifs". Le vote du 23 juin sera en fait un choix pour ou contre Cameron, avec son bilan, sa popularité récemment écornée, sa rivalité avec Boris Johnson, et en toile de fond un patriotisme ostentatoire donc guère éloigné du poison nationaliste dont François Mitterrand mourant, cette fois-là admirable, rappela au Parlement européen la prophétie de Jaurès : le nationalisme, c’est la guerre.

Voici donc un sujet majeur, l’avenir du plus ambitieux projet démocratique jamais conçu pris stupidement en otage, suspendu aux avatars d’une politique intérieure étriquée, indigne de l’enjeu. Qui n’est donc pas débattu par les seuls députés forcément représentatifs, car élus pour cela, mais dans une presse populiste et les remugles de pubs dont Churchill, sauveur de la démocratie, disait qu’il n’y restait que cinq minutes avant d’en sortir écœuré.

Le vote français en 2005 sur la Constitution européenne fut absurde et maladroit, le sujet trop technique, donc incompris, donnant un résultat ironiquement résumé par François de Closets : "et puis merde !" Chaque fois que de Gaulle y recourut, il ne consulta pas les Français, non. Il soufflait à l’oreille de sa maîtresse - la France - : m’aimes-tu encore ? Forcément, un jour de 69 elle se lassa et lui dit non, le larguant tout à trac. Telle fut l’analyse de Françoise Giroud, experte elle aussi dans l’art d’être plaquée cruellement. Et nous les p’tits belges ? En 1950 ce fut une "simple" consultation populaire; mais dramatique. Qui laissa de douloureuses cicatrices. "J’aurais préféré une tirette", a dit joliment Herman De Croo. Et les traces sont encore là…

Reste une consolation : si le Brexit gagne, sa Majesté restera imperturbable, et servira encore pour dix ans d’exemple aux futurs monarques, dont notre prochaine reine, déjà si bien nommée. Et si l’Angleterre s’écroule, soyons assurés que cela se fera dans l’ordre. Pourtant, quel crève-cœur !