Une opinion de Gerard Van Roye, ingénieur civil (ULB), MBA à Columbia et master en philosophie.

Disons-le d’emblée : la paralysie dans laquelle se trouve notre pays n’est qu’un épiphénomène, l’illustration à notre petite échelle de ce que vivent aujourd’hui l’ensemble des pays européens.

Dans un monde en ébullition, nous sommes entrés dans une ère de profonde léthargie. Les menaces s’accumulent sur nos têtes et nous sommes assis là, à contempler un paysage familier et confortable, mais qui prend tout doucement une tournure vaguement inquiétante. Ce qui nous sidère, ce n’est pas de la peur mais une angoisse diffuse, car nous ne voyons pas encore clairement ce qui se profile face à nous à l’horizon.

Ce n’est pas faute de Cassandres. Tous les jours, un quotidien ou l’autre nous explique ce qui ne tourne plus rond. Des milliers de scientifiques nous ont dépeint depuis les années septante le sombre paysage qui nous attend si nous ne changeons pas nos habitudes. Et d’autres spécialistes nous disent encore que si nous tenons à notre niveau de vie actuel, il faudrait taxer les multinationales, il faudrait une défense européenne, il faudrait harmoniser la fiscalité des entreprises en Europe, abolir les décisions du Conseil à l’unanimité, il faudrait verdir l’économie et consommer autrement, diminuer la pauvreté, il faudrait … Et puisque nous semblons atteints de surdité, ce sont les jeunes qui nous apostrophent et descendent dans la rue pour tenter de faire sortir les adultes de leur comportement d’adolescents nourris de réseaux sociaux et de Netflix. Le monde à l’envers ! En guise de réponse nous les traitons par le mépris, le canon à eau ou l’ignorance. La faute à l’Europe ? Non, car nous sommes l’Europe : nous y envoyons nos élus, nos ministres et nos chefs de gouvernement. Et l’exemple du Brexit montre que quand on le veut, on peut agir efficacement. Peut-être pas à la manière des anglais, mais il doit être possible de coaliser quelques bonnes volontés pour faire bouger les lignes.

Inertes

Et pourtant les réactions tardent à venir, et tous ces discours ne semblent pas nous émouvoir. Tentons une explication : le danger ne nous affecte pas encore suffisamment.

Illustrons par quelques exemples. Comment prendre au sérieux les économistes qui nous prédisent une crise économique pour bientôt, ou croire à l’augmentation de la pauvreté, alors qu’on publie tous les jours des statistiques montrant que le chômage n’a jamais été aussi bas (on vient d’apprendre que 8% des employés en Wallonie doivent faire appel au CPAS pour survivre !). Pourquoi s’inquiéter de la diminution des insectes et des oiseaux dans nos campagnes, si cela n’affecte pas nos habitudes alimentaires. Le cancer, quand on n’est pas encore concerné, et la perte de fertilité, sont invisibles. Quant au réchauffement climatique, il faut reconnaître qu’à part quelques arbres tombés à mauvais escient, il est plutôt agréable : les hivers sont moins rudes, et les vagues de la tempête Ciara déferlant sur nos digues sont plutôt photogéniques. Face aux Trump, Poutine, Xi Jinping, Orban, Johnson, on se rassure à bon compte en observant que l’Europe est un havre de vertus démocratiques, éthiques et économiques capable de résister pacifiquement à toute agression. Comme nous n’avons connu qu’une longue période de bien-être économique sans conflits, nous ne pouvons plus concevoir un autre environnement. Enfin, pourquoi s’inquiéter de l’absence de gouvernement fédéral en Belgique, quand certains nous disent qu’il n’est pas du tout indispensable, puisque nous en avons déjà quatre en fonctionnement. Et de plus, nos députés en affaires courantes semblent très occupés.

Quelle conclusion tirer de ce terrible glacis ? Ne faut-il pas souhaiter une belle catastrophe, une de celles qui cause beaucoup de morts, qui nous fait bien souffrir et ne laisse personne indemne ? Souvenons-nous : nous n’aurions sans doute pas eu une sécurité sociale si généreuse sans les deux conflits mondiaux qui ont exigé tant de sacrifices parmi la population. Peut-être faut-il regretter que l’épidémie de corona virus ne soit pas plus mortelle et plus proche pour que nous prenions enfin conscience de notre trop grande dépendance au commerce international et de la faiblesse stratégique que cela représente pour nous. Faut-il attendre que la Russie envahisse les pays baltes pour que la Pologne ou l’Allemagne se décident enfin à envisager une vraie défense Européenne ? Des gens sérieux nous disent qu’il ne faut pas se préoccuper du climat, parce que nos efforts sont des gouttes d’eau face à la croissance des géants démographiques que sont la Chine et l’Inde. Patientons un peu et attendons que la catastrophe survienne. Nous ne savons pas exactement quel visage elle nous présentera, mais quand une partie du territoire sera submergé, quand nos cultures et notre cheptel présenteront des signes de pénurie qui pèseront sur nos portefeuilles, ou quand la pauvreté fera augmenter de façon drastique la petite criminalité, nos élus commencerons sans doute à vouloir "prendre leur responsabilité", selon l’expression consacrée.

Au pied du mur

Terminons enfin avec notre chère Belgique, en pleine crise politique. Ne faut-il pas envisager sereinement de nouvelles élections, et souhaiter cette catastrophe que tous redoutent, qui verrait les partis extrêmes confrontés pour la première fois à l’exercice du pouvoir ? Mis au pied du mur, on pourrait alors jauger de leur aptitude à mettre en œuvre leurs promesses démagogiques. Ce pourrait être une occasion pour les partis « traditionnel » de se réveiller, de prendre la mesure de leur attentisme délétère et de changer d’attitude en se souciant du bien commun plutôt que de leur score électoral.

Dans un ouvrage devenu classique, Jean Pierre Dupuy nous dit que pour prévenir efficacement une catastrophe, il ne suffit plus d’envisager sa survenance éventuelle, mais il faut croire qu’elle adviendra inéluctablement. Souhaitons qu’elles nous arrivent vite, pour qu’elles ne soient pas trop douloureuses.