Un texte de Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à l’UCLouvain.

La Fédération Wallonie - Bruxelles a annoncé qu’il n’y aurait pas cours cette semaine, même pas à distance, pour les élèves du primaire et du secondaire. Elle leur "offre" donc trois semaines de vacances de printemps.
Des vacances ? Drôles de vacances cependant, pratiquement sans contacts sociaux à l’intérieur, ni voyages ni activités structurées. Pour les plus de 12 ans, c’est la disette à l’extérieur aussi. Grands-parents toujours interdits...L’ambiance reste à la morosité, la passivité, la frustration d’être privée de copains, mais peut-être aussi, plus inconsciemment, d’occasions d’apprendre…
Nos chères têtes blondes vont donc beaucoup "glander", s’ennuyer, être irritables à la maison et passer toujours plus de temps sur les écrans... Ils risquent de se sentir encore davantage livrés à eux-mêmes, avec des adultes dépassés et inconséquents, sur qui ils pèsent et qui ne les guident plus vraiment.

Et notre devoir d’enrichir leur savoir ? Caroline Désir s’était montrée jusqu’il y a peu la passionaria de l’école à tout prix. La voici virant à 180° et sacrifiant les jeunes sur l’autel d’une bureaucratie simplificatrice et confortable !

"Au dépourvu, vraiment ?"

J’entends évidemment surgir l’objection : "Les écoles ont été prises au dépourvu, et dans l’incapacité d’organiser en si peu de temps un programme à distance consistant".
Prises au dépourvu ? Comme la cigale de la fable qui sent la bise venir, sans doute ?

Voici des mois que plane l’épée de Damoclès de la fermeture possible des écoles ; les responsables de l’enseignement auraient eu tout le temps de s’organiser à tous les niveaux, autrement qu’avec des bricolages locaux… À titre d’exemple et tant qu’à faire, I have a dream, moi aussi : " …Les responsables de la RTBF et de RTL-TVI coopèrent avec le ministère de l’éducation, dans un acte de sollicitude avec les jeunes. Ils mettent leurs chaînes secondaires à disposition, sans limites, et l’on peut ainsi organiser 6 unités de cours obligatoires de 2h chaque jour, pour tous les niveaux du primaire et du secondaire…. Vous êtes un utopiste, cher Dr Hayez, un rêveur attardé…Pourtant, si l’humanité n’avait pas régulièrement concrétisé des utopies, nous serions probablement toujours des homo sapiens.

Et sans aller jusqu’au rêve, sur le terrain, dans bien des écoles, des instituteurs, des professeurs, le plus souvent guidés ou soutenus par leur direction, avaient pris des initiatives pour rester en contact avec leurs élèves à distance et continuer les apprentissages par courriel, SMS, cours vidéo et même parfois par courrier papier, et ceci même en primaire lors du premier confinement. On aurait pu applaudir et soutenir ces initiatives en annonçant par exemple : "La semaine prochaine sera une semaine de cours, mais ceux-ci ne seront pas systématiques. Ils seront liés aux possibilités et aux initiatives prises par chaque école et chaque enseignant".

Interdiction d'enseigner à la garderie

Que nenni ! Cerise sur le gâteau, à la garderie scolaire, interdiction est faite d’enseigner à l’enseignant qui en serait parfois le responsable ! Même pas à temps partiel, à titre quasi-récréatif, pour rompre la monotonie de la journée !
C’est que voici surgir la deuxième objection, autour de la paix sociale et de l’égalitarisme : "Avec ces initiatives, seules des minorités d’ élèves auraient été concernés...Cela aurait créé beaucoup de disparités, des différences dans les compétences, et de tensions entre enseignants, écoles, élèves et parents, qui auraient été très en colère contre les écoles qui semblaient ne rien faire..."

Comme si les quelques éléments de savoir qu’auraient pu engranger une partie des enfants constituait une menace et une profonde injustice pour les autres ! Comme c’est pénible, cet égalitarisme rigide qui cherche plus à raser toute tête qui dépasse qu’à enrichir les ressources de celles et ceux qui ont du retard !
Invoquer que la justice, c’est une quantité toujours identique distribuée à chacun, quelles que soient les circonstances, et en profiter pour ne rien faire parce que c’est momentanément impossible... ne même pas essayer de faire ce que l’on peut là où c’est accessible, pour peu qu’on ne spolie pas la communauté ! Quelle belle rationalisation pour justifier un nivellement par le bas ! Tant pis pour tous les enfants, alors, qui resteront encore un peu plus à stagner sur le bord du chemin, sans approvisionnement cognitif, avec leur regard désabusé sur des adultes incapables d’être exigeants!

J’ai pensé à une métaphore : celle du fermier qui a un vaste champ de blé. Par le hasard des nappes phréatiques, une parcelle est plus vigoureuse que les autres, sans qu’on n’ait fait quoi que ce soit pour spolier l’ensemble. Le fermier va-t-il réduire la qualité de son irrigation, parce que de cette inégalité, les autres parcelles — et lui — concevraient un profond quoiqu’indu sentiment d’injustice ? Soyons sérieux : il va se réjouir de ce qu’il peut vendre à meilleur prix sur le marché de la vie… À long terme, il peut concevoir des grands travaux pour mieux répartir l’irrigation dans le champ, si du moins c’est possible et réaliste, mais pas en commençant par interdire l’existence des blés vigoureux !

>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "« La cloche a sonné, l’école est finie… » Un beau gâchis !"