Une opinion de Jean Marie Plumer, historien diplômé de l'ULiège.


Sébastien est le beau-père de Lola. Il l’a élevée comme sa propre fille. Mais, après quelques années de grand bonheur, tout bascula.


Face aux nouveaux modèles familiaux qui ont surgi dans notre société et s’y sont impatronisés, le législateur est souvent désemparé et, tiraillé en sens divers, indécis, il choisit volontiers l’immobilité. Les rapports entre la loi et la société se prêteraient à de longs développements, mais je m’en tiendrai aujourd’hui à une petite fable contemporaine pour amorcer mon propos.

La vie avec Lola

Sébastien, donnons-lui ce nom prédestiné, a passé cinquante ans d’une vie exemplaire - au sens qu’elle peut servir d’exemple - à étudier, travailler, rire, voyager, lire, enseigner, aimer. Il vécut dix-sept ans avec Concordia, puis sept autres années en la compagnie d’Hébé, mais il n’eut pas d’enfant. Et puis, un jour de 2012, c’était le 13 décembre, Sébastien rencontra Apolline. Elle était divorcée et avait trois enfants, dont la petite Lola, âgée de dix mois. Il tergiversa bien un peu, mais Éros le menait par le bout du nez et, ignorant les oracles rendus par quelques sibylles de ses amis, il s’embarqua avec elle pour Cythère et, toutes voiles dehors, il vogua franchement et de concert avec la petite famille.

Sébastien - ai-je déjà précisé qu’il était bon et généreux ? - voulut être pour les grands un juste repère, les aimer, les aider. Mais les enfants connaissaient leur père et Sébastien ne fut que leur beau-père. En revanche, Lola, qui était bébé, le prit rapidement pour "papa", le seul qu’elle connaissait ; c’est lui qui du matin au soir, la portait, la berçait, l’embrassait, la choyait et lui donnait ses repas. Quand Sébastien la réveillait au point du jour, Lola lui souriait ; pour l’endormir, il lui racontait des histoires de petits lapins, puis bientôt de princesses charmantes, de dieux et de déesses enfin, jusqu’à ce qu’Iris se posât sur le front de Morphée.

Ainsi, main dans la main, Lola et son papa de cœur cheminèrent cinq longues et belles années. Puis, de mauvais présages s’amoncelèrent dans le ciel d’Apolline et de Sébastien, et Éris fit rouler entre eux la maudite pomme d’or. Qu’importe, une légère caresse de la petite menotte de Lola sur la nuque de notre héros et un "Je t’aime, papa" chuchoté au creux de son oreille suffisaient à son bonheur. Mais la cruelle et complexe Médée (surnom d’Apolline), qui avait déjà mis Absyrtos en charpie et rendu Jason maboul, ne l’entendait ni de cette oreille, ni de l’autre, et envoya Sébastien faire un tour en Égée (l’expression a également ici un sens euphémique où elle signifie "paître"). Le trait fut rude et le frappa de plein fouet. La rupture fut vite consommée.

La séparation

Dans les semaines qui suivirent, Lola pleurait beaucoup et Sébastien la prenait avec lui très souvent. Il tâcha de la distraire et de la réconforter ; ils firent des activités. Lola logeait une ou deux fois par semaine à l’appartement de Sébastien et, peu à peu, elle se remit à rire ; lorsque son papa lui préparait un œuf à la coque, lui lisait une histoire de pirates ou jouait avec elle au guide touristique, elle se montrait à nouveau enjouée et plus adorable que jamais. Trois mois plus tard, ils partirent à Rome et mirent leurs pas dans ceux de César sur le Forum Vetus où Lola avait quelques repères. Félicité.

Mais les Feralia touchaient à leur terme et ils ne le savaient pas. Apolline, qui avait un nouveau compagnon, sonna brutalement la fin des Jeux plébéiens. Elle n’autorisa plus sa fille à déloger et saisit bientôt le premier prétexte pour lui interdire toute visite, puis enfin de lui parler. Lola, qui venait d’avoir sept ans, devait rentrer dans le "carcan familial" (le lapsus linguæ pour "cocon" est authentique). Sébastien questionna, argumenta, protesta ; en vain.

Au pied de l’olivier sacré, la médisante pythie avait rendu un oracle définitif, sans remède ni recours. Les flèches du désespoir, de l’incompréhension et de la colère frappèrent alors Sébastien au ventre, à la tête et en plein cœur. Et tout sain qu’il était, de corps et d’esprit, il vacilla…

Qui connaît le fond des cœurs ?

Ne vous méprenez pas au ton de la fable. La légèreté est pour Sébastien le masque du tragique. Six mois se sont écoulés et il n’a pas revu Lola, qu’Apolline s’acharne à détourner de lui. Mais, disons-le tout net, pour la morale de cette histoire, il importe peu que les mobiles d’Apolline soient justes ou cruels, louables ou non et que Sébastien soit intègre et raisonnable. Qui connaît, du reste, le fond des cœurs ?

Aujourd’hui, en Belgique, des milliers de Lola et de Sébastien connaissent la brûlure d’une déchirante séparation d’un enfant et de son beau-parent, que celui-ci soit "simple" beau-père/belle-mère ou véritable papa/maman de cœur. Sans doute les ruptures ne sont-elles pas toutes aussi brutales ni définitives que celle qui touche Lola et Sébastien ; mais les plus douces sont encore trop pénibles car "c’est une horrible chose que les séparations" (Madame de Sévigné).

Quels droits ?

Face à cette situation qui lui fut imposée et qu’il regarde comme une injustice pour lui et pour Lola, quels sont les droits de Sébastien ? Inexistants. La notion de "beau-parent" n’existe tout simplement pas dans la législation belge et aucun droit n’est conféré à Sébastien qui, du matin au soir, sept jours par semaine, tout au long de six années, a élevé Lola comme sa propre fille.

Son seul recours fut de faire appel à l’article 375bis du Code civil qui dispose que "les grands-parents ont le droit d’entretenir des relations personnelles avec l’enfant. Ce même droit peut être octroyé à toute autre personne, si celle-ci justifie d’un lien d’affection particulier avec lui. À défaut d’accord entre les parties, l’exercice de ce droit est réglé dans l’intérêt de l’enfant par le Tribunal de la famille à la demande des parties ou du procureur du Roi."

Après avoir constitué de volumineux dossiers, Sébastien a introduit en février une requête devant le Tribunal de la famille, réclamant que des contacts soient maintenus entre lui et Lola. Une audience s’est tenue fin mars ; elle a duré 8 minutes. Le juge y a ordonné une enquête sociale qui, ce 17 juillet, n’a pas encore eu lieu ; aussi les plaidoiries se tiendront-elles, si tout va bien, à l’automne. Son avocate est optimiste, mais rien n’est assuré. "Le pire est toujours certain", aimait à répéter Henri de Montherlant.

En attendant, Sébastien n’a plus vu Lola depuis le 14 janvier, et Lola, elle aussi, attend. Mon Dieu, que d’attentes !