Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux.


C’est ce que nous démontrent les patients qui ont un "cerveau divisé". C’est ce que nous montre l’histoire des humains qui n’ont jamais cessé de se raconter des histoires.


L’exploration de la conscience humaine est un immense chantier qui doit beaucoup aux personnes qui ont accepté de mettre leur handicap au service de la recherche.

Il en est ainsi des patients qui présentent ce qu’il est convenu d’appeler un "cerveau divisé". Suite à un accident ou à une intervention chirurgicale, leurs deux hémisphères cérébraux sont amenés à travailler séparément après la perte de fonctionnement du corps calleux qui assure normalement une étroite connexion entre les deux parties de notre cerveau.

Michaël Gazzaniga a pu bénéficier ainsi de la collaboration d’un tel patient. Il lui a demandé d’observer uniquement avec l’œil gauche un écran dont les instructions ne pouvaient donc être vues et interprétées que par son hémisphère cérébral droit (les voies oculaires sont croisées). Cet hémisphère droit est conscient et capable de décisions volontaires, mais il est silencieux, car les centres de la parole sont hébergés dans l’hémisphère gauche. L’écran s’est allumé pour donner l’injonction "Walk" / "Marchez" au patient dont l’hémisphère droit a décidé immédiatement d’obéir : l’homme se lève et marche vers la porte. L’expérimentateur feint la surprise et lui demande pourquoi il vient de se lever. Celui-ci répond : "J’ai soif, je vais chercher une boisson". C’est son hémisphère gauche qui a induit la réponse en ignorant totalement la vraie motivation de ce comportement. Incapable de reconnaître le non-sens, le cerveau parlant a immédiatement inventé une explication : il a imaginé une fiction pour donner sens à son action. Et nous qui ne sommes pas cérébrolésés, sommes-nous habités par un tel besoin de sens ? Serions-nous programmés pour nous raconter des bobards tout au long de notre existence ?

Une autre expérience conforte cette hypothèse grâce cette fois à la collaboration de volontaires sains. Invités au laboratoire de psychologie, ils sont priés de patienter longuement dans une salle d’attente avant d’être soumis à des ordres et contre-ordres contradictoires et farfelus par différentes personnes qui s’agitent en sens divers. Il n’y a au départ aucune cohérence logique dans le chef des expérimentateurs qui troublent ainsi leurs cobayes avant de leur demander de décrire et expliquer ce qui s’est passé. Dans leur grande majorité, les participants inventent un scénario plus ou moins bien construit qui permet de relier les différents événements observés. Ils donnent sens à des séquences qui en étaient a priori dépourvues. L’espèce humaine aurait-elle une telle horreur du vide de sens qu’elle a développé le don de l’inventer quoi qu’il arrive, pour le meilleur et pour le pire ?

Il n’est pas interdit de penser que c’est parce que notre espèce a besoin de sens comme d’air et d’eau que les humains n’ont jamais cessé de se raconter des histoires. Ils les ont peintes sur les parois des cavernes, ils en ont fait des mythes et des légendes. À leur image, ils ont créé des dieux pour expliquer le monde avant d’y croire si fort qu’ils furent nombreux à ressentir l’impérieuse nécessité aussi bien d’y sacrifier leurs vies que de supprimer celles des incroyants.

Cette obsession du sens nous a donné l’art et la philosophie, la science et les religions, les croyances aux fake-news et aux théories du complot ainsi que les constructions idéologiques qui ont pu faire sens commun pour des millions de personnes : nationalisme, fascisme, communisme, libéralisme…

Ce sens commun est en panne, semble-t-il, et aucun récit, du moins en ce qui concerne l’Occident, ne paraît capable aujourd’hui de nous mobiliser en masse. Faut-il le regretter ? Faut-il en craindre le prochain avatar ? En attendant, nous pourrions interroger la puissance du lien qui unit notre besoin de sens à notre besoin d’être signifiants, reconnus et aimés tels que nous sommes.

Et si nous donnions sens à notre vie en décidant d’aimer celles et ceux que nous avons la chance de rencontrer sur notre chemin ? Il se pourrait qu’ils décident à leur tour de répondre ainsi à cet infini besoin de sens si fortement inscrit au plus profond de notre humanité.