Une opinion de Cédric Claert et Pauline van Cutsem, respectivement infirmier aux soins intensifs (28 ans) et économiste spécialisée sur le budget de soins de santé et collaboratrice à l'Alliance Nationale des Mutualités Chrétiennes - s'exprime à titre personnel (31 ans).

Cela fait maintenant plus d’un an que nous avons accueilli notre premier patient atteint du Covid. Je me souviendrai toujours de ce jour un peu fou où nous nous demandions tous si ce qui arrivait était bien réel. Nous n’avons pas pu nous poser des questions très longtemps parce que, très vite, les admissions de patients se sont multipliées. Avec pour conséquence que nos unités de soins intensifs se sont retrouvées débordées en un rien de temps.

Pour y faire face, nous avons dû revoir nos infrastructures, notre façon de travailler, nous avons dû mettre nos vies privées en pause. Nous nous sommes adaptés. Et c’est de la base qu’est venu ce mouvement, de travailleurs qui colmatent les trous, comme ils peuvent, pour que le bateau tienne le coup. Cependant, la réalité, c’est que ces heures de travail dans des conditions intenables sur le long terme, ces efforts et sacrifices fournis par le personnel soignant, c’est notre quotidien depuis des années. On parle maintenant de "crise sanitaire", mais la crise existait déjà bien avant la pandémie pour les soignants en première ligne.

Un lit, c’est 15 €

Au fil des mois et des recommandations, la stratégie politique s’est confirmée : "Restez chez vous. Ne voyez pas votre famille. Ne voyez plus vos amis. C’est la seule solution." Ainsi, la sortie de crise dépendrait avant tout d’une limitation de nos comportements individuels. Mais pourquoi tous ces sacrifices ? Pourquoi nous imposer d’arrêter de vivre durant plus d’un an ?

Parce que tout l’enjeu est "d’atténuer" suffisamment la vague de contamination pour qu’elle ne dépasse pas la capacité de prise en charge de notre système de soins de santé. Et effectivement, de ce côté-là, on semble bien souvent avoir flirté avec les limites : on entend sans cesse dans les médias "Manque de lits dans les hôpitaux", "96 % des places en soins intensifs occupées…" En réalité, nous avons toujours été très loin d’atteindre la saturation en lits en tant que tels, il s’agit d’un raccourci erroné. Un lit, ce n’est pas le réel problème, un lit, au pire, ça s’achète à 15 € dans n’importe quel supermarché. Il serait plus correct de dire : "Ce qu’il manque, ce sont des infirmiers pour soigner nos malades." Car ce qu’on ne dit pas assez, c’est que le nombre de lits - et donc de patients que peut accueillir un hôpital - est calculé en fonction du nombre d’infirmiers disponibles pour les soigner.

Plus assez de personnel

Et c’est ici que se situe la réelle pénurie ! C’est surtout parce qu’on ne peut pas les prendre en charge humainement, leur offrir des soins de qualité, que les gens meurent du coronavirus. Savez-vous que seulement 70 % des infirmiers diplômés veulent encore bien exercer ce métier aux mauvaises conditions de travail et au salaire en dessous de la moyenne ? Savez-vous qu’un infirmier aux soins intensifs ne travaille que 5 à 10 ans dans le métier avant de se réorienter d’un point de vue professionnel ? Savez-vous que 68 % des infirmiers restants sont à risque de burn-out ? Il n’y a plus assez de personnel pour soigner les malades, c’est là qu’est le réel "goulot d’étranglement" de cette crise sanitaire.

Inquiétude permanente

Le sentiment qui me ronge, chaque jour maintenant, c’est une inquiétude permanente. Inquiétude parce que je sais qu’en arrivant au travail, il manquera du personnel et que ce manque d’effectif met quotidiennement en péril nos patients. Inquiétude parce que je sais que je risque encore d’apprendre qu’un collègue a démissionné ou qu’un autre est en arrêt maladie de longue durée pour cause de burn-out. Inquiétude car il manque de plus en plus de personnel infirmier spécialisé en soins intensifs et aide médicale urgente pour apporter des soins de qualité aux formes graves du coronavirus. Inquiétude car je vois notre système de soins de santé s’écrouler et que je ne peux rien faire pour le sauver…

Refinancement structurel

L’équation pour sortir de la crise sanitaire n’a pas une seule variable, et celle-ci ne se résume pas à une somme de pressions individuelles. Elle est aussi composée de décisions collectives et politiques fortes, comme celle d’investir humainement dans les soins de santé. Pendant le premier confinement, quand la population a commencé à nous applaudir, tous les soirs à 20 heures, que nous, métier de l’ombre, étions sous le feu des projecteurs pour la première fois de notre vie, nous avons cru que la situation allait enfin changer, que nos politiciens nouvellement en fonction prenaient conscience de l’état gravissime dans lequel les législatures précédentes avaient laissé nos soins de santé. Cela fait maintenant plus d’une année et ce refinancement structurel n’est toujours pas arrivé.

Une profession dévalorisée

Pourquoi ? Est-ce parce que cela est jugé trop cher ? En 2020, le PIB de la Belgique s’est contracté de plus de 35 milliards d’euros en comparaison à ce qui aurait été le cas sans la crise du coronavirus. Le manque à gagner et les dégâts pour notre économie sont énormes ! N’est-il pas temps d’investir en amont, pour rendre nos soins de santé assez performants pour soigner les malades, et ainsi limiter en aval la nécessité de confiner et de fermer des milliers d’établissements ? Déjà en juin 2020, on estimait à 15 milliards le coût des mesures pour venir en aide aux secteurs fermés car jugés non essentiels, et en 2021, les millions de soutiens que dégagent nos autorités continuent à s’accumuler. En réalité, débloquer de l’argent pour améliorer les conditions de travail du personnel soignant, revaloriser la profession infirmière, faire revenir ceux qui ne veulent plus exercer et donner à nouveau envie aux jeunes de s’inscrire dans les écoles qui actuellement se vident à vue d’œil, n’a jamais été un investissement aussi opportun qu’aujourd’hui, car c’est dès demain qu’il nous permettrait de revivre !


--> Titre et chapô sont de la rédaction.