Une opinion de Georges Dallemagne, député fédéral (CDH).

Je me suis rendu à Qamichli, dans le nord de la Syrie, pour rendre hommage à ces combattants courageux contre l’État islamique. J’étais venu leur dire qu’ils étaient des héros mais je suis resté silencieux. J’avais honte.

Il y avait là devant moi une jeune et jolie femme qui avait perdu un bras. Elle me regardait fixement, sans joie, tenant sa prothèse de l’autre bras. Des hommes qui avaient eu une jambe, ou les deux, arrachées lors d’une bataille sanglante contre l’État islamique étaient là aussi. Un soldat en uniforme à l’allure frêle et dont les yeux avaient été emportés par un éclat de grenade lors de l’offensive turque prenait place en tâtonnant, la main sur l’épaule d’un camarade qui le guidait.

Le bruit s’était répandu qu’un député et des journalistes belges étaient en visite. Alors ils étaient arrivés en claudiquant, en poussant leur chaise roulante, en s’aidant d’une canne. Ils continuaient d’affluer, se poussant doucement, sans bruit, pour trouver une place dans cette pièce sans âme. Ils étaient kurdes, arabes, araméens. Ils étaient dans la fleur de l’âge. Ils avaient connu l’enfer. Ils n’en étaient pas vraiment sortis. La terreur islamiste rôdait encore dans les villes et les villages et pouvait encore frapper. Les Turcs et leurs affidés islamistes poursuivaient leur occupation sanglante. On rapportait encore tous les jours des horreurs : décapitation, enlèvement de jeunes femmes, blessés. Il faisait nuit. J’avais froid. Nous étions le 22 février 2020 à Qamichli dans le nord de la Syrie, au Rojava, cette région semi-autonome à majorité kurde. La neige qui était tombée en abondance les derniers jours avait laissé place à une boue collante qui envahissait tout. On nous avait servi du thé chaud et des caramels. J’étais venu rendre hommage à ces combattants courageux contre l’État islamique. J’étais venu leur dire qu’ils étaient nos héros contre les terroristes. J’étais venu leur dire le merci et l’admiration de mon pays, la Belgique, d’où étaient partis certains de leurs bourreaux.

J’aurais dû leur dire ma honte

Mais un malaise m’envahissait. J’avais honte. Cette honte me donnait la nausée. Je cherchais des mots soulageants, je ne les trouvais pas. J’avais devant moi l’évidence de la lâcheté de l’Europe qui les avait abandonnés. Je tentais de montrer notre solidarité à ces jeunes gens qui avaient rêvé jadis d’être infirmiers, d’étudier, de fonder une famille. Je leur disais que lorsqu’ils combattaient sur terre, nos avions étaient dans les airs, je leur parlais de notre participation à la coalition contre Daech, de notre présidence du Conseil de sécurité, de l’Otan. Mais je voyais leurs regards égarés. Je savais que mes mots ne valaient pas grand-chose. Alors qu’ils avaient déjà perdu 10 000 hommes et femmes contre Daech, nous les avions ensuite abandonnés face à l’aviation et aux chars turcs. J’aurais dû leur dire ma honte.

Je pensais à leur responsable politique qui m’avait déclaré la veille qu’elle savait dorénavant à quoi s’en tenir lorsque les Occidentaux lui parlaient de valeurs, d’alliance et de droits de l’homme… Alors je n’ai plus parlé. J’ai continué à les écouter. Ils racontaient la guerre sans se plaindre. Avaient-ils encore mal ? Ils souriaient faiblement sans répondre. Combien de leurs camarades avaient été blessés ? 21 000 contre Daech et 7 000 contre l’armée d’Erdogan et ses milices islamistes.

J’aurais tant aimé que chaque Belge, chaque Européen soit là avec moi dans cette pièce pour mesurer toute la lâcheté d’une Europe qui s’est trahie ici.

On a foiré, on a été lâches

J’aurais tant aimé leur dire, les gars, on a foiré, on aurait dû empêcher les terroristes belges de venir jusqu’ici, on aurait dû combattre les djihadistes à vos côtés, on aurait dû empêcher la Turquie de frapper nos alliés contre la terreur. On en avait les moyens, bien sûr, mais on a été lâches. On a détourné le regard. On a préféré vous faire faire le sale boulot. Ça n’arrivera plus. Nous établirons une zone de stabilité dans le nord de la Syrie, une no-flight zone, nous nous battrons corps et âme pour avoir le soutien du Conseil de sécurité des Nations unies, nous exclurons la Turquie de l’Otan s’ils ne rentrent pas chez eux, nous coopérerons avec vous pour juger les djihadistes belges que vous détenez, nous combattrons sans relâche ceux qui ici ou à Bruxelles terrorisent nos populations. J’aurais aimé leur dire. Je me suis tu. Je n’étais qu’un parlementaire d’un pays tellement absorbé par ses querelles internes qu’il se préoccupe peu des graves enjeux de sécurité à ses portes et de sa responsabilité politique et morale dans les drames syriens.

Aujourd’hui tout le monde s’indigne de la gestion des réfugiés. C’est important, bien sûr. Mais il n’existe plus une voix pour proposer des solutions pour arrêter la guerre en Syrie. Pourtant, jamais le flux de réfugiés ne se tarira tant qu’il y aura la guerre en Syrie. Les pires victimes de ce conflit sont celles et ceux qui, violés, assassinés, blessés, torturés, dépossédés de tout ne pourront jamais rejoindre l’Europe. Pour ceux-là si peu d’indignation, encore moins de proposition d’action.

Chapeau et intertitres sont de la rédaction.