Une opinion de Julien Vandeburie et Jean-Marc Nollet, respectivement docteur en sciences et député - chef du groupe ECOLO-Groen.

Vendredi dernier, dans ces mêmes colonnes, deux membres du MR, Corentin De Salle et David Clarinval, se lançaient dans une longue diatribe pour une dérégulation accrue du marché de l’électricité et la prolongation du nucléaire. Nous soutenons qu’ils se trompent gravement et surtout qu’ils trompent gravement les citoyens. Vu la multiplication des défaillances techniques du vieillissant parc de production belge, le nucléaire est devenu la plus importante source d’incertitude de notre production énergétique. Prolonger le nucléaire, c’est prolonger et amplifier cette incertitude. Déréguler le marché, c’est s’empêcher de contrôler les prix et de faire de cette question énergétique - pourtant centrale - une question de société. L’idéologie kamikaze du nucléaire à tout prix, alliant convertis libéraux et nationalistes flamands, ne permettra pas à la politique belge de l’énergie de sortir des mains des multinationales de l’atome. Le pragmatisme c’est de mener une politique énergétique ambitieuse, régulée et tournée vers la durabilité. C’est la seule manière de garantir une sécurité accrue pour les citoyens, pour notre approvisionnement, notre environnement et pour nos factures.

Pendant plus de trois décennies, les partis et acteurs traditionnels du secteur se sont évertués à nous présenter le nucléaire comme étant "la" (seule) solution. Nous voyons aujourd’hui où cela nous mène : les risques de black-out et de délestage n’ont jamais été aussi grands. Les gouvernements fédéraux qui se sont succédé n’ont nullement profité de la Loi Deleuze de sortie progressive du nucléaire (pourtant votée par le PS et le MR et confirmée plus tard par le CDH) pour mettre en place la transition énergétique qu’appelait cette Loi.

Pendant que la Belgique tergiversait, l’Allemagne et bien d’autres avançaient. Le 20 août, le jour même où la VRT nous annonçait que Doel 3 et Tihange 2 ne rouvriraient probablement jamais, l’éolien couvrait 80 % de l’électricité consommée au Danemark. En Allemagne, les énergies renouvelables produisent 106 térawatt-heure (TWh) (soit 106 000 GWh) de plus qu’il y a 10 ans; le nucléaire 67 TWh de moins (1). Et contrairement aux idées reçues, ce n’est pas le charbon qui a remplacé le nucléaire dans le mixte électrique de sa consommation intérieure puisque cette source est passée de 147 TWh à 124 TWh depuis la fermeture en 2003 de la première centrale nucléaire allemande.

Pendant ce temps, la Belgique continuait à vivre sur l’illusion du nucléaire "sûr". Pourtant, ce qui se produit aujourd’hui n’est pas le fruit du hasard mais la conséquence d’une croyance aveugle dans l’infaillibilité du nucléaire. Comme le reconnaît désormais Melchior Wathelet en commission parlementaire, ce mythe s’est effondré sous nos yeux en quelques semaines. Ce qui était "inimaginable" s’est produit. Tihange 2 : microfissuré; Doel 3 : microfissuré; Doel 4 : saboté. Plus de 3000 MW ont disparu des compteurs.

Contrairement à ce qu’essaye de faire croire le MR, la situation d’aujourd’hui n’a rien à voir avec la Loi de sortie du nucléaire. Cette Loi prévoyait une sortie progressive, étalée sur 22 années, donnant du temps aux alternatives. Aujourd’hui, la Belgique sort du nucléaire par le chaos et l’improvisation. On entend le ministre Vande Lanotte prôner la construction en urgence d’une ligne en provenance des Pays-Bas, oubliant que de telles constructions nécessitent plusieurs années. On entend ce même ministre prôner l’achat de groupes électrogènes, oubliant qu’en cas de black-out les pompes d’essence ne fonctionneraient plus pour offrir le combustible nécessaire à faire fonctionner ces groupes. Pire encore, on entend des kamikazes défendre l’idée de prolonger le nucléaire et même évoquer l’idée de construire de nouvelles unités ! Combien de centrales à l’arrêt leur faudra-t-il pour qu’ils se rendent compte qu’il s’agit d’une voie sans issue ? Faut-il - pour utiliser d’autres arguments encore - rappeler que le nucléaire renforce notre dépendance ? 95 % de l’uranium consommé en Europe est importé… Et puis, que faire du risque d’accidents ? Rappelons que la catastrophe de Fukushima s’est déroulée dans un pays qui, plus que tout autre, vu son passé, entretenait le mythe de l’infaillibilité du nucléaire…

Sur cette question des risques et suite à l’arrêt de Tihange 2 et Doel 3, l’ancien directeur de l’Agence fédérale de Contrôle nucléaire (AFCN) et ancien patron de la centrale de Doel Willy De Roovere s’exprimait déjà en décembre 2012 en précisant : "je pense qu’aujourd’hui, j’opterais pour d’autres sources d’énergie"… Eclairant. Et les déchets ? Quelles solutions "non kamikazes" ont-ils pour cette matière qui polluera notre territoire pendant plusieurs siècles ?

Enfoncée dans ses certitudes la Belgique a perdu 10 ans sur l’Allemagne. Elle n’a pas assez investi dans l’interconnexion; elle n’a pas assez appuyé la transition énergétique. Entre 2011 et 2014, le gouvernement fédéral a laissé disparaître une capacité de 2000 MW de centrale au gaz, combustible pourtant utile pour la transition. Et aujourd’hui ce même gouvernement lance un appel au secours et tente de créer en urgence des capacités de réserve au risque d’en faire payer le prix cher aux familles et aux entreprises.

Plus que jamais, la voie alternative de la transition énergétique s’impose. Et comme l’ont démontré de récentes études, l’optimum économique est désormais du côté de cette transition : l’éolien coûte 15 % moins cher aujourd’hui que le nouveau nucléaire. Et une combinaison éolien/gaz fait monter l’économie à 40 %.

Ce chemin de transition combine 4 éléments essentiels.

1 Un soutien à toute forme d’économie d’énergie. A l’instar de ce que le précédent gouvernement wallon a réalisé (suivant en ce sens le chemin tracé depuis 2004 en région bruxelloise) : doublement des primes à l’isolation; lancement de l’écopack (prêt sans aucun intérêt pour les travaux énergétiques); accords de branche avec les entreprises qui se lancent dans les programmes d’économie d’énergie; alliance emploi-environnement avec le secteur de la construction; appui à la R&D en matière de gain d’efficacité et de saut technologique; etc.

2 Un renforcement de nos capacités de production localisées sur notre territoire : cogénération industrielle et résidentielle, éolien onshore; éolien offshore; biomasse gérée durablement; photovoltaïque; géothermie; etc.

3 Un renforcement de la flexibilité de nos outils de gestion de l’offre et de la demande, et notamment de notre capacité de stockage. A ce stade, ce sont principalement les centrales de Coo et de la Plate-Taille qui jouent ce rôle pour 1300 MW. Augmenter cette capacité et mieux gérer les pics de demande permet de réduire le besoin de renforcer notre capacité de production.

4 Une Communauté européenne de l’énergie. Il est paradoxal de voir l’Europe abandonner chaque pays à sa propre situation alors qu’elle s’est créée sur cette question de l’énergie (rappelons-nous de la CECA et du rôle pionnier de la Belgique en la matière) et surtout que c’est par l’interconnexion que chaque pays s’en sortira en amenant le vent du nord au soleil du sud et réciproquement quand il n’y en a pas.

Il n’est heureusement pas trop tard pour emprunter ce cap mais le temps presse. Il s’agit d’un choix politique fondamental qui ne peut être laissé entre les mains invisibles des idéologues du tout au marché et au nucléaire.

(1) Sachant que 1 térawatt-heure (TWh) = 1 000 000 MWh