Une opinion de Gerrit Loots, professeur de psychologie-sociologie (VUB), Marijke Van Buggenhout, criminologue (VUB) et Nadia Fadil, professeur d'anthropologie (KU Leuven).


Notre pays ne devrait plus s'opposer au rapatriement des enfants des guerriers de l'EI et de leurs mères.

Pour les enfants, il est néfaste d'être séparés de leur mère, et pour notre pays, il est plus risqué de laisser les mères derrière soi que de les rapatrier.

Les autorités kurdes et la communauté internationale indiquent que la situation dans les camps de détention du nord-est de la Syrie est intenable. Ils demandent le rapatriement des enfants et de leurs mères. Notre pays sait combien le danger est grand pour ces enfants, et pourtant la politique se préoccupe uniquement de savoir s'il faut ou non payer des astreintes.

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En 2017, le gouvernement a décidé que les enfants des Syriens pouvaient revenir. Il apparaît deux ans plus tard que ce n'était qu'une décision symbolique. Après tout, à l'exception de six enfants non accompagnés, notre pays n'a pris aucune initiative pour accompagner efficacement les enfants lors de leur retour en Belgique en toute sécurité. Comme il n'y a pas de soutien politique pour ramener les mères, notre pays ne répond pas à l'obligation de sauver les enfants de cette situation. Toutefois, les enfants sont des sujets de droit indépendants et leur droit à la vie ne doit pas dépendre de l'identité de leurs parents ou de considérations (géo)politiques d'un pays. Le fait que le gouvernement refuse de juger les mères dans notre pays montre que la vie des enfants belges dans les camps est d'une importance secondaire. Dans ces camps de détention, il y a une manque de nourriture, d'eau potable, d'hygiène de base et de soins médicaux. Entre-temps, cinq enfants belges sont déjà morts de dénuement. Ils n'ont jamais atteint l'âge de cinq ans.

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Huissier

La question n'est pas de savoir si les mères vont revenir, mais quand et comment. Un juge indépendant a imposé des astreintes de 5 000 euros par enfant et par jour de retard afin de rappeler aux autorités passives leur responsabilité. Jusqu'à présent, le gouvernement a refusé de payer ces sommes. L'avocat de dix enfants de guerriers EI a donc envoyé un huissier aux cabinets de la Justice et des Affaires étrangères cette semaine (DS 5 février). Dans son rapport de pays, le Comité des droits de l'enfant des Nations unies a recommandé à la Belgique de rapatrier tous les enfants belges en conflit armé, quel que soit leur âge, et si possible leurs familles également. Le Conseil de l'Europe exhorte tous les États membres à mettre les enfants en sécurité conformément au droit national et international et à juger et poursuivre les mères dans leur pays d'origine. Le Parlement européen et l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe ont tous deux adopté des résolutions demandant le rapatriement des enfants et des mères des camps . Néanmoins, le message de notre pays reste clair : nous ne rapatrierons pas les mères, même si nous risquons de perdre encore plus d'enfants dans les zones de conflit. Une attitude contradictoire pour un pays qui préside le Conseil de sécurité des Nations unies, où le thème est prioritaire.

Notre pays semble supposer que les parents accompagnateurs constituent un danger potentiel. Cependant, les services de sécurité, du directeur de l'Ocam Paul Van Tigchelt au procureur fédéral Frédéric Van Leeuw, s'accordent à dire qu'il est plus risqué de laisser les mères sur place. Le risque que l’EI les recrute et les implique dans des attaques violentes est réel, alors qu'ils seraient jugés et punis ici. En outre, le risque doit être nuancé. Depuis 2012, 140 Belges sont revenus de Syrie. Ils purgent une peine de prison ou ont été réintégrés dans notre société.

Une relation étroite

La proposition du gouvernement de séparer les enfants de leur mère se heurte également à un certain nombre d'objections psychosociales et juridiques importantes. Une équipe psycho-médicale a constaté sur place que les nombreuses situations traumatisantes ont un impact psychologique limité sur les enfants, en partie grâce à la protection et aux soins de leurs mères. Ces derniers mois, les mères des camps de détention ont également fait tout leur possible pour protéger leurs enfants des températures extrêmes, de la malnutrition, des maladies, de la guerre et des bombardements. Le lien étroit que cela crée entre les mères et les enfants ne peut pas simplement être rompu sans causer des dommages psychologiques permanents. Un tel détachement entravera sérieusement l'intégration sociale des enfants dans la société. De plus, cela va à l'encontre des droits fondamentaux de l'enfant d'avoir un lien avec ses parents.

La Convention relative aux droits de l'enfant exige des États qu'ils veillent à ce qu'un enfant ne soit pas séparé de ses parents contre son gré, à moins que les autorités compétentes ne décident qu'une telle séparation est nécessaire pour l'enfant. La décision de soustraire les mères à l'autorité parentale relève de la compétence d'un tribunal pour mineurs. Un gouvernement ne peut donc pas la prendre. Et un juge ne peut le faire que s'il dispose de tous les éléments qu'un équilibre des intérêts permet.

L'attitude de nos autorités politiques n'est pas défendable. En ce moment, elles semblent opter pour une bataille juridique "d'épuisement". Mais la question n'est pas de savoir si les mères vont revenir, mais quand et comment. C'est pourquoi il est préférable d'organiser leur retour aussi rapidement et aussi bien que possible. Sinon, nous risquons d'alimenter la haine et la vengeance et d'accroître l'insécurité pour les générations futures.

(1) : Titre de la rédaction. Titre original : "Stratego sur le capot des enfants belges"