Une opinion du prof. Eric Geoffroy, islamologue, auteur sur le soufisme, président de "Conscience Soufie" (Strasbourg), d'Eva Janadin, imame de la Mosquée Sîmorgh (Paris), Faker Korchane, imam de la Mosquée Fâtima (Paris), Feyzullah Canbay, président de "Valeurs et Spiritualité Musulmane de Belgique" (Bruxelles), Gregory Vandamme, chercheur-doctorant FNRS-UCLouvain (Bruxelles), Hicham Abdelgawad, auteur, doctorant FNRS-UCLouvain-ULB (Bruxelles), Malika Madi, autrice et formatrice (Bruxelles), du prof. Mounir El-Kadiri, islamologue, président du "Centre Euro-Méditerranéen d’Étude de l’Islam actuel" (Paris) et de Saïd Derouiche, coach et hypnothérapeute (Charleroi).

En tant que musulmans et musulmanes européens, nous saluons cette initiative pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, le rapport de la Commission parlementaire belge sur les attentats du 22 mars 2016 ainsi que le rapport TERR du Parlement européen ont souligné l’impact de la diffusion, sur le long terme, de discours polarisants portés par certains imams et prédicateurs formés dans des pays tiers qui tentent de se profiler sur ce marché de la formation à saisir. L’islam, tel qu’il est enseigné et pratiqué dans ces pays, n’est pas en adéquation avec les valeurs de l’Union sur un certain nombre de points, tels que l’égalité fondamentale des femmes et des hommes, l’égalité et l’égale dignité des êtres humains quelles que soient leurs croyances religieuses ou philosophiques ou l’absence de celles-ci, le droit à l’apostasie, au blasphème, etc… Il est impératif que les personnes qui, tous les vendredis au moins, contribuent à l’édification morale et spirituelle de leurs fidèles, véhiculent des messages qui ne mettent pas ces derniers en contradiction avec les principes à la base de nos sociétés européennes.

Ensuite, les avancées parfois vertigineuses du numérique, et notamment les possibilités ouvertes par le très haut débit font qu’il n’est plus possible de penser l’imamat dans les termes uniques d’un dignitaire religieux dans sa mosquée. Il devient impératif que les imam(e)s deviennent compétents en matière de réseaux sociaux et de codes de la communication digitale, globalement de tout ce qui constitue l’univers de sens de la jeunesse musulmane d’aujourd’hui pour être pertinents vis-à-vis de ces publics. Ces compétences ne pourront être acquises avec rigueur que dans le cadre d’une formation solide, pensée dans une approche pluridisciplinaire, académique et légitime.

Dès lors, il faut pouvoir offrir à nos jeunes, hommes et femmes, qui sont tentés par une carrière dans l’imamat des formations de qualité, de type universitaire, dispensées en Europe, par des professeurs musulmans et musulmanes en particulier mais pas uniquement. Cela les dispenserait de s’exiler pendant plusieurs années dans ces pays tiers pour suivre des formations inadéquates pour la bonne poursuite de leur vocation une fois de retour en Europe. Et ce d’autant plus que les diplômes qu’ils obtiennent ce faisant ne sont pas reconnus ni valorisables en Europe, les condamnant à des sous-statuts s’ils décident de se réorienter par la suite dans leur vie. Quelques pays tels que l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Autriche ont tenté, avec plus ou moins de succès, de développer de telles formations universitaires. Il faudra tirer des enseignements de ces expériences pour les futurs programmes d’enseignement universitaire et le niveau européen est particulièrement bien placé pour ce faire et favoriser les transferts de connaissance et de bonnes pratiques entre les États européens.

Un signal fort

Ainsi, il est fondamental que l’Union européenne envoie un signal fort par la mise sur pied d’un tel institut : cela participe à la reconnaissance positive, à l’officialisation en quelque sorte, du fait que l’islam et les musulmans font désormais partie du "paysage spirituel" de l’Union européenne et que cela implique d’y assigner des moyens pour développer et bénéficier enfin d’un enseignement de qualité sur l’islam, tant pour les musulmans que les non-musulmans. Il y a en effet, en Europe, une incroyable diversité au sein des communautés musulmanes, reflet de la diversité interne aux musulmans de par le monde ainsi que de la liberté de conscience garantie par nos pays démocratiques. Du fait des réalités diasporiques, aucun pays européen ne peut proposer des formations universitaires couvrant tout le spectre de ces diversités, au contraire de l’Union européenne, qui peut en outre mettre en place des programmes de mobilité pour les professeurs et les étudiants, dont les futurs imam(e)s (Erasmus+ par exemple), pour bénéficier de la recherche et des questionnements les plus pointus sur le fait islamique présent et contemporain. Cela justifie pleinement, là aussi, l’initiative de Charles Michel.

Il sera par contre très important qu’il ne s’agisse pas d’une initiative exclusivement impulsée du haut de la pyramide, mise sur pied par des fonctionnaires européens certes bien intentionnés, mais en apesanteur des besoins réels des communautés musulmanes. Dès lors, nous ne pouvons qu’encourager Charles Michel et ses collaborateurs à consulter les porteurs de projets et initiatives de formation des imams existantes au niveau européen pour s’assurer que cet institut répondra aux besoins identifiés sur le terrain.

L’Union européenne est perçue par de nombreux européen(ne)s musulman(e)s comme une institution plus neutre que de nombreux Etats Membres sur la question de l’engagement avec les communautés musulmanes. La nomination, dès 2015, d’un coordinateur spécifique sur la haine antimusulmane rapportant directement au Vice-Président de la Commission européenne est une preuve de la prise en compte sérieuse de la devise de l’UE "Unis dans la diversité". Dans le contexte tendu qui est le nôtre, la formation des imam(e)s est une pièce non négligeable dans l’ensemble des mesures qui permettront aux musulman(e)s de nos pays de se sentir partie prenante de la construction de sociétés inclusives et résilientes.

Nous espérons voir rapidement la mise sur pied de cet institut et nous tenons prêt à collaborer avec lui dans la mesure de nos moyens, ressources et expertise pour contribuer, de ce point de vue au moins, à l’harmonie de nos sociétés.