Opinions Chaque coin de l’école où j’enseigne fait figure d’agora où se discute la participation des élèves à la marche hebdomadaire pour le climat. Une chronique de Cécile Verbeeren. 

Depuis quatre semaines, l’effervescence qui se crée autour du mouvement Youth for climate anime le quotidien de beaucoup de professeurs, bien plus que toutes les causeries autour de la pénurie dans l’enseignement. Difficile donc de ne pas en faire le sujet de cette chronique mais, n’en déplaise aux recruteurs de forces enseignantes, à plus large interprétation, celle-ci s’annonce racoleuse de nouvelles énergies.

Les couloirs, les salles de profs, les classes, les lieux administratifs, chaque coin de l’école fait figure d’agora où se discute la participation des élèves à cette marche hebdomadaire. Chez nous, il y a d’abord eu de la timidité. À peine rapportée, la première marche n’a été qu’un murmure. Le deuxième jeudi a ensuite posé la question de savoir quelle position prendre face au "séchage". Dans l’établissement dans lequel je travaille, notre direction a décidé de soutenir le mouvement, les élèves ont donc le choix de participer ou non. Je salue cette décision car le contraire les aurait contraints à devoir braver une interdiction et aurait placé le débat sur l’absentéisme et non l’urgence climatique. Enfin, la troisième et la quatrième marche se présentent comme une répétition générale à Bruxelles et dans d’autres grandes villes belges. On attend la consécration ce jeudi !

Dans les écoles, c’est l’exaltation qui prend le dessus. On y croit, quelque chose bouge, enfin les individus qui la composent et font sa raison d’exister ont droit à une reconnaissance médiatique large. Tout le monde saute sur cette occasion pour montrer que oui, l’enseignement vit, est porteur de sens et prend une place déterminante dans la société et sur les questions d’avenir !

Ces jeunes réclament des "politiques ambitieuses", j’entends déjà les plus grincheux dire que "les élèves ne savent même pas ce que signifie le mot ‘ambitieux’". Ils n’ont pas tort (vécu) mais, même s’ils n’ont pas toujours les mots, nos jeunes sont surprenants dans leur capacité d’agir, que cela concerne l’environnement ou d’autres domaines. Quand je leur demande à quoi ils sont prêts pour préserver la planète, les réponses fusent : "Plus de plastique !", "Boire l’eau du robinet !", "Acheter nos vêtements en seconde main" (à quoi certains répondent : "Vous êtes fous les gars ? !"), "Les transports en commun gratuits", "Ne plus manger de viande" ("Vous êtes fous les gars ?") … je suis étonnée de la cohérence de leurs réponses. Je leur demande alors s’ils sont prêts à changer leurs habitudes dès demain et ce qui les retient de le faire là tout de suite. "On est coincés, Madame, c’est comme si on était pris dans un mouvement de foule, c’est impossible d’aller en sens inverse", me confie Alan. Les autres acquiescent et en rajoutent. Je me fais spectatrice de leurs échanges. Ce qui me frappe, c’est que je n’y décèle aucun manque de bonne volonté. Leur sincérité me déconcerte. Vous me trouverez probablement naïve ou adepte démodée du mythe du "bon sauvage" mais, selon moi, c’est dans cette authenticité que se trouve le fondamental. À l’aube de leur vie d’adulte, ces jeunes m’ont semblé coincés dans des choix essentiels car ils ne reçoivent pas de soutien, que ce soit dans leur microcosme familial ou plus largement dans le pays et la société dans lesquels ils évoluent. Or, ils souhaitent sincèrement agir.

À mon échelle, voilà l’ouverture que je leur ai proposée : j’ai parié sur leur action, j’ai parié que deux heures de marche entourés de dizaines de milliers d’autres jeunes seraient un apprentissage bien plus décisif que deux heures de cours de français. J’ai parié que je pouvais leur faire confiance, qu’ils ne passeraient pas ces deux heures "au snack" ou à faire du shopping. J’ai parié qu’ils seraient les acteurs de demain, une génération qui ne se résigne pas (comme certaines des générations qui les précèdent et les découragent…) mais bien une génération qui s’engage.

Alors, pour terminer sur le même ton que la dernière carte blanche : mes élèves, les acteurs réels de demain ?