Opinions Une chronique de Myriam Tonus

Disons que c'était à cause de la chaleur. Ou bien des verres de vin qui se remplissaient comme d'eux-mêmes lors de ce souper-barbecue. Ou des deux. Parce qu'entendre cette amie habituellement mesurée proclamer avec une conviction non feinte : "Ce qui est formidable avec Facebook, c'est que c'est un lieu de débat ! ", cela provoqua une seconde et demie de silence… suivie d'un brouhaha d'avis impossibles à démêler. Du Facebook pur jus, tiens. Et pas seulement : on se serait cru sur le plateau d'un talk-show, chacune et chacun y allant de son propos, personne n'écoutant personne. Une nouvelle tournée de brochettes ramena heureusement le niveau des conversations à un niveau supportable.

La définition et la pratique du débat sont-elles encore enseignées ? Il y a de quoi en douter – encore que parmi les intervenants sur FB, dans les médias ou dans les assemblées politiques, il est sûr que certains ont, dans leur jeunesse, appris que la démocratie athénienne reposait sur l'art du débat et qu'au Moyen Age, la controverse était une discipline destinée non à dézinguer un adversaire, mais à affûter l'esprit. "Vous devez pouvoir distinguer, dans le discours de l'adversaire, ce qui est recevable et ce que vous pensez pouvoir réfuter", enseignait notre professeure de Français. Et elle ajoutait : "Si le débat est honnête, vous ne penserez plus tout à fait la même chose à la fin, quelle que soit votre thèse de départ." Admirable précepte, qui allie écoute, raison et quelque chose de plus qu'on pourrait appeler l'humanisme.

Ne pas rester cramponné à son avis comme le lierre à son arbre, se laisser éclairer, nuancer, déplacer par autrui : ce n'est pas faire preuve d'inconsistance, bien au contraire. Il faut en effet avoir beaucoup réfléchi au préalable pour défendre une opinion avec des arguments solides et la solidité de ces arguments (nous apprenait-on encore) se mesure à la facilité relative de les récuser. Ce qui d'une part exige que l'on imagine la contradiction possible et de l'autre, exclut en principe tout dogmatisme puisque, par définition, un dogme n'a pas à être démontré ni justifié. Les bons avocats le savent, qui lors d'un procès soupèsent mutuellement les arguments avancés, balayant les uns d'un revers de manche, démontant les autres pièce par pièce (en concédant souvent au passage un point à l'adversaire), se taisant lorsqu'ils se rendent compte que leur propre thèse ne tiendra pas la route, cherchant alors un nouvel angle de plaidoirie. Et demeurant dans la correction, sous peine de rappel à l'ordre.

Rien de tout cela ne semble valoir lors de ce débats publics qui ressemblent souvent davantage à des combats de coqs, chacun cherchant à émettre le dernier cocorico. Quel que soit le sujet – Greta Thunberg, la migration, la fin de vie ou le tournoi de foot féminin (liste non exhaustive !), on assiste, éberlués, à des échanges d'opinion comme on échange des coups sur un ring de boxe. Le public, attentiste, soutient tantôt l'un, tantôt l'autre (et plus souvent l'un que l'autre d'ailleurs), non à partir des arguments (le plus souvent des jugements, coups de sang et autres états d'âme) mais bien de la sympathie qu'ils ont envers un de leurs "amis". Le ton monte, l'insulte n'est jamais loin et il n'est pas rare d'entendre des personnes estimables, ordinairement policées, faire preuve d'un vocabulaire et d'une violence de ton qu'on ne leur soupçonnait même pas – et qui ne les honore guère. Certains s'en vont – "Ras-le-bol du bac à sable ! " –, d'autres sont excommuniés – "Je vous vire de mon mur !" Le "débat", lui, est cruellement absent. C'est oui ou non, blanc ou noir, qui n'est pas avec nous est contre nous. La possibilité donnée à l'autre de s'exprimer se réduit à l'espace strictement minimal, juste de quoi embrayer immédiatement : "Non, mais moi…" Heureux ceux et celles qui ne savent pas, la chance d'apprendre est à eux. L'avenir aussi, on peut l'espérer !