Une opinion de Virginie Maingain, Julie Baivier, Charlotte Bellière, Julie Dock, Nathalie Leroy, Marie Poncin, Sandrine Rousseaux, enseignantes en Daspa – Dispositif d’accueil et de scolarisation des élèves primo-arrivants et assimilés.

Jeudi 20 août, aux alentours de 13 h. La Première ministre prend la parole à son pupitre pour s’adresser à la nation. À ses côtés, les représentants des entités fédérées. Face à elle, un parterre de journalistes de tout le pays. Elle ne porte pas de masque. Quoi de plus normal ? Ses interlocuteurs sont situés à plus d’1 m 50, garantissant ainsi le respect des gestes barrières qui s’imposent. Elle doit s’exprimer clairement, faire preuve de pédagogie, pour être certaine d’être bien comprise, la communication revêtant une importance particulière dans ce genre de circonstances. Un peu comme une enseignante qui ferait face à ses étudiants.

Un peu plus tard dans la journée, les plateaux de télévision du pays commentent les récentes décisions du Conseil national de sécurité. Journalistes, politologues, scientifiques, politiques… chacun s’exprime, commente, critique les mesures adoptées. Sans masques. Quoi de plus normal ? Les interlocuteurs sont situés à plus d’1 m 50, garantissant ainsi le respect des gestes barrières qui s’imposent. Ils et elles doivent s’exprimer clairement, faire preuve de pédagogie, pour être certains d’être bien compris, l’analyse revêtant une importance particulière dans ce genre de circonstances. Un peu comme un instituteur expliquerait de nouvelles notions à ses élèves.

Le rôle du "body langage"

Pourtant, ce que s’autorise la Première ministre, ce que se permettent journalistes et analystes, on le refuse aux professeurs. De manière aussi incompréhensible qu’incohérente. Eux aussi respectent les gestes barrières dans leurs classes et peuvent se tenir à distance de leurs élèves. Eux aussi doivent faire preuve de pédagogie et s’exprimer clairement. Et pas uniquement pour être certains d’être bien compris, mais aussi parce que le contact avec les élèves passe, en grande partie, par le non-verbal. Un sourire va relancer un élève en difficulté sans que les autres étudiants de la classe n’en aient été avisés, un regard permet de recadrer un élève qui dérape, une mimique permet d’illustrer un propos… Tout ce body langage de l’enseignant joue un rôle non seulement pédagogique, mais aussi social, disciplinaire, humain.

Au détriment de la scolarité

C’est vrai pour l’ensemble des enseignants, mais ça l’est encore plus pour les professeurs des écoles à discrimination positive dont une grande partie du public ne maîtrise pas correctement le français, cette langue étant bien souvent une langue de scolarisation et non la langue maternelle des élèves. Et que dire enfin des professeurs travaillant dans le secteur du français langue étrangère et de l’alphabétisation, situation qui est la nôtre ? Comment espérer apprendre une langue à des enfants qui ne maîtrisent pas un mot de français et qui ne savent ni lire, ni écrire, si l’on ne peut avoir recours aux signes, aux mimiques, à la communication labiale et corporelle ? Ces formes de communication sont la base de notre métier et, sans elles, l’apprentissage est compromis.

En imposant le port du masque aux enseignants de manière indifférenciée, en toutes circonstances, le monde politique rend impossible l’exercice de l’enseignement dans nos classes. Le port permanent du masque nous met dans l’incapacité d’effectuer correctement notre mission, au détriment de notre tâche de pédagogue, mais surtout au détriment de la scolarité de ces enfants, déjà souvent tellement éloignés de l’école.

Adoptez une vision holistique

C’est la raison pour laquelle nous demandons aux autorités politiques d’assouplir des normes qui s’appliquent de manière indiscriminée à tout un secteur. Nous ne nous opposons pas au port du masque et nous nous opposons encore moins à l’indispensable lutte contre la pandémie qui nous frappe. Mais nous demandons aux autorités d’autoriser les professeurs à ôter celui-ci lorsque la distance physique d’1 m 50 peut être respectée. Ne rajoutons pas des barrières physiques aux barrières sociales, linguistiques ou culturelles déjà présentes dans tant d’écoles. Atomiser l’enseignement, que ce soit par la fermeture généralisée des écoles, par l’entrave mise à la fonction d’enseignant ou encore par la promotion de l’enseignement par écrans interposés, aura des conséquences incalculées (incalculables ?) pour l’avenir de tous les élèves, et particulièrement pour les plus fragiles d’entre eux.

Nous nous opposons à l’édiction de règles qui ne prennent pas en compte l’intérêt supérieur de l’enfant, en contradiction avec la Convention internationale des droits de l’enfant. Plutôt que de choisir la voie de l’infantilisation et de la répression, nous souhaitons privilégier la pédagogie et la responsabilisation, fondements légaux de notre rôle d’enseignants.

Dans la gestion de cette pandémie, il convient d’adopter une vision holistique de la problématique. Et, par conséquent, de prendre garde à ce que le remède ne soit pas pire que le mal…

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "Enseigner en temps de pandémie : le remède pire que le mal ?"