Une opinion de Thomas Antoine et Yves Speeckaert, respectivement diplomate et banquier privé.

Au moment où nous commémorons le centenaire de la Grande Guerre et en ce temps de Noël où le salut du monde est porté par un enfant faible et désarmé, le regard que porte aujourd’hui un jeune de 18 ans sur les motivations qui ont conduit, au cours du siècle écoulé, des millions d’hommes à mourir au "Champ d’Honneur", doit être rempli de perplexité.

Assis confortablement devant l’une de ses trois interfaces internet, connecté à son réseau social virtuel, préparant ses applications aux universités et disposant d’un argent de poche qui est un multiple du salaire moyen des ouvriers de la Belle Epoque, il s’interroge : quelle fureur guerrière ou quelle coercition nationaliste a pu conduire la génération de son arrière-grand-père à aller au front et servir de chair à canon ?

Certes, tous les belligérants, y compris les Allemands, soumis au jeu des alliances et aux slogans de la propagande, croyaient défendre la patrie et la liberté. Mais 1914-1918 fut une trahison particulièrement meurtrière de l’ambition positiviste du XIXe siècle, où, selon les mots prophétiques de Stefan Zweig, "avec son idéalisme libéral, les sociétés étaient sincèrement convaincues qu’elles se trouvaient sur la route droite qui mène infailliblement au meilleur des mondes possibles…

Il s’en fallait de quelques décennies à peine pour que tout mal et toute violence fussent définitivement vaincus […] Nous avons dû donner raison à Freud, quand il ne voyait dans notre culture qu’un mince sédiment qui, à chaque instant, peut être crevé par les puissances destructrices du monde souterrain…"

La Grande Guerre a bouleversé l’Europe, la science, la politique, elle a dissous trois empires, mais elle a surtout traumatisé toute une génération - la France a perdu le quart de ses jeunes hommes de 18-27 ans durant la Grande Guerre - et elle a mené tout droit à la Grande Dépression de 1929, la montée du fascisme, et, rebelote, un autre conflit mondial, qui a engendré encore plus de victimes.

Le bilan d’un immense gâchis, d’une génération sacrifiée, d’une victoire à la Pyrrhus conduisant à une tragédie pire encore pour la génération suivante, marquée par l’horreur absolue du génocide et l’usage de l’arme nucléaire. Face à cette impasse fatale de l’Occident, il fallait un projet radical, un sursaut vital reposant sur un changement de paradigmes, de modèles de pensée. Le projet d’Union européenne, fondé par le Traité de Rome le 1er janvier 1958, incarne ce changement de paradigme. Il résulte de la culpabilité collective de cette Guerre de Trente ans (1914-1945) et de la volonté farouche de se doter d’institutions fédérales et de mécanismes régionaux qui garantiraient la pérennité d’une paix fondée sur la liberté, la solidarité et la justice.

La paix européenne dont nous jouissons depuis plus de 70 années n’est plus seulement fondée sur la racine latine Pax, dont est tiré le pacte, l’accord formel, juridique, mais aussi sur un terreau judéo-chrétien où le mot paix dérive de la racine "S L M" (salaam ou shalom) et qui s’exprime par le verbe hébreu "lehachlim" : se compléter, se joindre, se reconnaître. Ce changement de paradigme de la paix implique une reconnaissance active des parties, un accueil mutuel, une hospitalité réciproque, "une union toujours plus étroite". Cette vision de la paix exige un effort continuel de sortie de soi et de rejet des mirages mortifères du nationalisme pour affirmer, face aux tentatives de suicide physique et moral de l’Occident : "plus jamais ça".

2014 - 2114

Cette paix européenne a engendré une prospérité sans pareille, débouchant sur une société consumériste, appuyée sur l’essor phénoménal des technologies d’accès à l’information. Ce bien-être matérialiste, cette tranquillité un peu léthargique, éclipsent l’angoisse existentielle de l’homme contemporain, sa solitude, son désarroi moral et spirituel. 2014 est certainement bien moins idéaliste que 1914 et moins radical dans sa créativité, qui sont les Stravinski et Picasso d’aujourd’hui ?

Par ailleurs, cette richesse nouvelle repose aussi sur une surexploitation des ressources naturelles et une consommation vertigineuse des réserves d’énergie fossile au point que l’Occident pourrait plutôt s’appeler l’Oxydant, brûlant la planète par les deux bouts. Des millions d’années de formation de charbon et hydrocarbures ont été consommés en moins de deux siècles ! Allons-nous poursuivre vers une sorte d’apothéose hédoniste, insouciante de l’effritement de l’édifice naturel sur laquelle est fondée cette richesse récente, pour ensuite affronter une nouvelle époque glaciaire, un retour à un monde de survie, conséquence des ratés du postulat de progrès et de croissance économique ? Les défis du réchauffement climatique, de la gestion renouvelable de nos ressources, de la protection de la biodiversité vont exiger une coopération à l’échelle mondiale qui présuppose un autre changement de paradigme; dans notre planète limitée, abusée par l’homme, il n’est plus pensable de suivre comme jadis la règle du jeu à somme nulle, où le malheur des uns faisait le bonheur des autres et où la richesse se mesurait en conquête de ressources et de territoires aux dépens d’un rival.

Ce nouveau paradigme de la solidarité et de la coopération est à la base du projet d’Union européenne. Le XXIe Siècle devra bannir à jamais le nationalisme, cet "égoïsme sacré" qui est une vile caricature du patriotisme. Ce dernier est l’amour légitime de ce qui nous donne vie, les parents et la société qui nous accueillent, la culture qui donne sens et beauté à notre existence. Le patriotisme, au contraire du nationalisme, n’est pas exclusif; l’identité qu’il protège est celle d’une différence créatrice, accueillante : le nationalisme engendre l’hostilité, le patriotisme l’hospitalité. Le siècle qui vient devra instaurer le paradigme d’un patriotisme mondial, comme l’UE tente de susciter un patriotisme européen, face aux défis qui nous attendent :

a) le stress évident des écosystèmes suite à l’industrialisation, l’utilisation exponentielle des énergies fossiles et les conséquences du réchauffement climatique;

b) l’augmentation de la population mondiale, qui passera de 7 milliards actuels à 12-15 milliard en 2100, avec ses défis alimentaires, écologiques et épidémiques;

c) la fin du paradigme occidental et puis asiatique de croissance économique unidimensionnelle en faveur d’un nouveau paradigme de gestion des équilibres, de gestion des ressources, de l’emploi, de l’environnement;

d) les rivalités et menaces de conflits entre les religions, les communautés et les ethnies en Afrique, Moyen-Orient, Asie et probablement en Europe elle-même. Nous sommes au seuil d’une nouvelle anthropologie, d’une nouvelle conception de l’homme où le projet d’Union européenne, redéfinissant ce que doit être la paix entre les nations, le rapport à la nature et la manière de vivre sa différence et son identité, joue un rôle de pionnier. Il en va simplement de la survie de l’humanité; ensemble nous vivrons ou nous périrons.