Une opinion de Françoise Laurent, maman de quatre enfants inquiets pour la planète.


Toujours l’aube revient, avec les infatigables appels des oiseaux, couvrant encore (quand ce sont des oiseaux de mauvais augure) le brouhaha sourd de la ville qui s’éveille, au loin. Mais c’est la nuit qui retient nos enfants, petits et grands, dans ses recoins les plus sombres : au creux des lits, à l’abri des couettes, ils se débattent dans des mondes silencieux, sans trilles de merles ni bourdonnements d’insectes. Juste le bruit des machines, la grisaille des fumées et le clapotis de flots gris.

Sur la table du petit déjeuner, à peine sortis de leurs cauchemars, ils trouveront dans le journal du jour de nouvelles annonces de catastrophes à venir. Pas faim. À l’école, au collège, à l’université, on leur parlera encore de changements climatiques, des quelques années de répit avant que cette terre, la leur, celle sur laquelle on les a lancés sans garde-fou, ne devienne un grand cimetière. Il leur faudra pourtant avancer, apprendre, étudier ; s’accrochant à l’idée qu’ils ou elles pourront peut-être changer le cours de cette nauséabonde histoire. Certains vont manifester, les plus âgés ont voté et ne comprennent pas, au lendemain du 26 mai, ces discussions qui butent sur des frontières alors que les vents mauvais, eux, n’en connaissent pas. Pour la plupart, Occidentaux privilégiés, ils ont reçu depuis leur naissance tout ce dont ils avaient besoin et même beaucoup plus : inclus dans le bel héritage, une bombe à retardement. Quand ils en prennent conscience, ils s’encouragent les uns les autres à vivre autrement, plus simplement, à se passer de ce qui hier encore paraissait indispensable. Ils nous interrogent, nous les parents, nous bousculent, nous poussent dans nos retranchements et nos contradictions. Rêveurs, ils nous rappellent qu’il y a plus de bonheur et de vie dans le vol d’un oiseau que dans celui d’un avion, même s’ils ont parfois utilisé ce moyen de transport-là pour partir à la découverte du monde et de ses habitants, et que cela a forgé aussi leur détermination car il y a, là-bas, des gens qu’ils ont appris à connaître et à aimer. Juste des terriens, comme eux, parfois premières victimes des cataclysmes.

Déprime et révolte

Mais quelquefois la force leur manque et, découragés, nos jeunes de lointaine insouciance sombrent dans la déprime. Ou laissent tomber études et formations et choisissent une autre voie. Comment rester dans les rails quand l’avenir qu’on leur a promis s’ils étaient bien sages, s’ils respectaient la sacro-sainte trinité travail-famille-patrie, ce futur n’est en réalité que mirage et désolation ? Ne reste alors que la révolte, le chemin de la désobéissance civile : à 18, 19 ou 20 ans, quelques-uns s’installent sur des ZAD (zones à défendre) et, calmes, pacifiques mais déterminés, occupent des territoires promis à la construction d’autoroutes ou de centre de loisirs. S’engagent dans un combat teinté de désespoir. Car ils savent la hausse déjà irréversible des températures, les îles de plastique, la chute de la biodiversité (entre autres réjouissances), et ne peuvent assister sans réagir à la construction d’un énième parc d’attractions. Ou d’un ruban de bitume de plus, pour permettre l’acheminement rapide de marchandises…indispensables. Les autorités, les "sachants", ceux qui leur demandent de retourner gentiment dans le système pour travailler à l’infinie croissance et puis consommer, surtout, ne savent-ils donc pas où on va ? Visiblement, non, car ils continuent à endormir leurs administrés en leur offrant, ce n’est pas nouveau, du pain et des jeux. Sédatifs potentiellement mortels.

Ces jeunes qui m’entourent (je ne peux témoigner que de ceux-là), comme sans doute tant d’autres, même et surtout ceux qui, par manque d’information, n’ont pas conscience qu’une transition écologique est urgente et indispensable, sont néanmoins tous prêts au changement. Et ils se heurtent, ces nouveaux résistants, au silence de nos confortables pantoufles…

Titre de la rédaction. Titre original : "Vingt ans et puis rien"