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«Ne nous applaudissez pas...» : dernière intervention publique d'Arthur Haulot (*)

JE REMERCIE «les hautes autorités de notre pays qui ont organisé cette rencontre. Nous leur devons beaucoup de gratitude et je ne manquerai pas de le leur répéter.

Les présentations qui ont été faites me dispensent de faire une longue histoire de ma propre histoire.

Ce qui est important, c'est que je vous dise quel est le but du Groupe Mémoire. J'ai créé ce groupe voici dix ans. Pourquoi? J'avais été chargé d'organiser des manifestations civiles pour le cinquantième anniversaire de la Libération. J'ai rassemblé des personnalités représentatives de l'ensemble des associations d'anciens prisonniers politiques. Je suis toujours président de l'Amicale des anciens de Dachau. J'ai donc réuni autour de moi les présidents des amicales de nombreux autres camps dont vous connaissez les noms: les Sachsenhausen, Mauthausen, Buchenwald, etc. Je ne voulais rien faire sans leur accord et sans leur esprit et leur participation. Nous avons agi ensemble, fort bien je crois, à cette époque.

A travers les manifestations du cinquantième anniversaire, nous nous sommes rendus compte que l'action devait se poursuivre, qu'il ne suffisait pas de marquer ce demi-siècle de liberté et de démocratie par de grandes manifestations, par de grandes fêtes à l'échelle des villages, des villes, des provinces et du pays tout entier. C'était sans doute une chose utile, nécessaire, mais c'était totalement insuffisant. Il fallait entreprendre, mener, poursuivre, dégager ou développer un travail en profondeur dans la conscience de notre pays, dans la conscience des générations qui nous suivaient.

Vous allez entendre quelques-uns de mes camarades qui vous parleront de leur expérience et de leur esprit. Je dis simplement, en quelques mots, que ce qui nous importe, ce n'est pas que l'on nous rende hommage, ce n'est pas l'évocation de nos victoires, ce n'est pas l'évocation de nos sacrifices.

Sans doute, on l'a fait tout à l'heure et fort bien. Je me suis incliné et j'ai applaudi. Je dis seulement que si c'est une chose utile et nécessaire, elle est totalement insuffisante. Aujourd'hui, ce qui est important, c'est d'apprendre à la jeunesse, sur la base du prix que nous avons payé, la valeur de la démocratie, la valeur de la solidarité, la valeur de la liberté. Je suis moi-même, père, grand-père, arrière-grand-père. Je vais aussi souvent que je peux dans les écoles pour plaider inlassablement la même cause.

Ne nous applaudissez pas. Nous ne venons pas vous demander de nouvelles médailles, de nouvelles marques de sympathie ou de reconnaissance. Tant mieux si vous en avez, tant pis pour vous si vous n'en avez pas! Ce que nous vous demandons est beaucoup plus important et beaucoup plus significatif: c'est de savoir le prix que toute notre génération, soldats et résistants, a payé. Nous avons payé très cher la liberté dont jouit notre pays, dont vous, les jeunes, jouissez aujourd'hui, chaque jour que Dieu fait. Nous vous demandons simplement d'avoir conscience du prix qu'il a fallu payer et de savoir la valeur de ce qui vous est donné, de ce qui vous appartient aujourd'hui, de ce qui fait votre vie, votre dignité, votre liberté, votre joie de vivre. Ayez conscience de cela, engagez-vous non seulement comme des consommateurs. Engagez-vous comme des hommes, des femmes, des citoyens. Merci.»

Ancien résistant et détenu au camp de Dachau, Arthur Haulot (Groupe Mémoire) est décédé ce mardi 24 mai 2005... Cette dernière intervention publique a été prononcée le dimanche 8 mai 2005 dans l'hémicycle du Sénat à l'occasion du 60e anniversaire de la Libération. Les journées citoyennes ont été notamment introduites par son témoignage. La semaine dernière, le Sénat a adopté une résolution demandant au gouvernement fédéral d'instituer le 8 mai comme «Journée de la Mémoire» en signe de respect et de gratitude pour des personnes, telles qu'Arthur Haulot, qui ont lutté contre le totalitarisme. La résolution a été déposée par Christel Geerts et Fatma Pehlivan, du groupe sp. a-Spirit au Sénat. L'ensemble des textes, photos et vidéos des journées citoyennes peuvent être consultés sur le site du Sénat. Webhttp://www. senat. be/citizenship/index_fr. html

© La Libre Belgique 2005