Franchir les murs de la prison, voilà qui est inédit pour "les gens de l’extérieur". Ce pas a été fait par quelques dizaines de personnes venues assister à une pièce présentée par des détenus. Une opinion de Julianne Laffineur, politologue et chercheuse en criminologie.


Surpopulation, conditions de détention, bâtiments vétustes… Les sujets relatifs à la vie en prison ne manquent pas dans nos journaux. La vie carcérale est connue du grand public par ce prisme déformant, qui n’offre que peu de clefs de lecture pour ceux "de l’extérieur" sur ce qu’il se passe "à l’intérieur". D’ailleurs, rares sont les initiatives qui créent réellement des ponts entre le dedans et le dehors. Ces ponts seraient pourtant l’occasion de se poser des questions sur la réalité carcérale et, plus fondamentalement, sur la raison d’être de ce système. Au-delà de leur détention, que pensent les détenus de la prison comme institution ? Pourquoi ne pas dialoguer directement entre citoyens sur cette thématique sensible ? Difficile quand le grand public n’est pas invité à passer le portillon. Et pourtant, pas impossible…

Il y a quelques jours, je suis allée voir une pièce de théâtre. Pas n’importe laquelle, car c’est la prison d’Andenne qui nous a ouvert ses portes pour nous permettre de venir voir une création théâtrale jouée par 10 détenus et mise en scène par un comédien-animateur et une assistante de la Compagnie Buissonnière.

Ce vendredi-là, 80 privilégiés se sont retrouvés vers 18 heures devant la porte "Visiteurs" de la prison, essayant pour certains d’afficher un air naturel malgré la situation un peu décalée. Les gardiens les ont fait entrer par petits groupes pour ne pas créer d’embouteillage lors du contrôle de sécurité : contrôle d’identité, détecteur à métaux, scan des sacs, etc. Cela se passe un peu comme à l’aéroport, sauf qu’ici la destination est de l’autre côté de la cour, dans la grande salle des visites. Les spectateurs, un peu intimidés, s’installent sur leurs chaises en plastique, quelques gardiens assistent également à la représentation (sécurité oblige). La lumière baisse, les trois coups retentissent, place au théâtre !

La pièce intitulée "Le container" nous raconte l’histoire de détenus sortis de prison partis en vadrouille à la mer du Nord (non sans connaître des rebondissements belgo-belges… et bilingues !). Sur la plage, ceux-ci tombent nez à nez avec un container dont sort un certain Serge Vande Noot, détenu du futur tout droit venu de l’an… 2149 ! Résident de la dernière prison au monde, celui-ci veut en savoir plus sur la détention en 2015 et s’étonne : "Quoi ? Il existe encore 36 prisons en Belgique ? Vous avez un ministre de la Justice ? Mais c’est féodal !"

Entre remarques pinçantes et franches blagues sur notre système pénitentiaire et sur l’existence même de la prison, cette pièce de quarante-cinq minutes nous a fait rire, hausser les sourcils, même murmurer : "C’est vrai que c’est dingue, quand même", et - paradoxalement - nous a fait oublier où nous étions. Après un tonnerre d’applaudissements, chacun a été convié à une table ronde pour discuter de la question soulevée par la pièce : un avenir sans prison est-il imaginable ou est-ce pour les rêveurs ? Entre pessimisme et utopie, les discussions menées par des binômes spectateur-acteur vont bon train (tout est soigneusement compilé par des rapporteurs afin de ne pas laisser le fruit de ce débat tomber aux oubliettes). Elles nous permettent de nous rappeler que "dedans" ou "dehors", chaque individu reste un citoyen avant tout. Je m’en veux encore aujourd’hui de m’en être souvenue seulement ce soir-là… L’heure tourne, le metteur en scène nous signale que "les acteurs vont devoir regagner leurs loges", et les gardiens reviennent au-devant de la scène. Il est 20h30, les spectateurs retrouvent l’extérieur avec un peu de vague à l’âme en regardant la nuit tomber et en pensant à ces acteurs dans leurs "loges", qu’on regrette déjà de ne pas avoir applaudis davantage.

Grâce à eux, nous n’étions pas à la prison d’Andenne, nous avions oublié le sas de sécurité et le contrôle d’identité, nous n’avons pas applaudi 10 détenus mais bien 10 acteurs. Pendant deux heures, les gens de "l’intérieur" et de "l’extérieur" étaient dans la même pièce, ont discuté assis sur les mêmes chaises, et se sont pris à rêver que des alternatives existent et qu’elles ne nous demandent qu’un peu de courage et d’imagination. Ne traînons pas, 2149 n’est pas bien loin ! En attendant, espérons que cette initiative fera des petits et - qui sait - que vous aussi aurez la chance d’assister à une prochaine représentation.