Opinions
Une chronique d'Anne François, psychopédagogue (de terrain). 


Bien plus que d’autres, certains enfants ont besoin d’entrer en humanités avec humanité.


Le premier round de la saison des inscriptions s’est terminé avant les vacances de Carnaval. Les parents ont déposé leur formulaire dans l’école de leur "premier choix" et espèrent une place pour leur enfant. Cette année encore, la question de l’équité entre les familles me taraude. Elle ne semble pas être au rendez-vous, comme le montrent ces deux exemples extraits, parmi tant d’autres, de mon quotidien professionnel.

La première histoire est celle d’Astanas(1). Astanas est scolarisé en 6e primaire dans la commune de l’ouest de la région de Bruxelles où il est né. Jusqu’au début de cette année, il vivait chez sa maman - ou plutôt, dans le logement de sa maman, où celle-ci faisait de rares apparitions, de jour ou de nuit. Parfois, il veillait tard, inquiet, espérant sa venue ; le matin, certains signes pouvaient montrer qu’elle était passée, souvent sans même le réveiller quand il était l’heure de partir pour l’école. En récréation, il jouait au foot avec ses copains, oubliant pour un instant son anxiété, qu’il cachait par ailleurs bien.

Début 2019, sa maman a disparu. Depuis, Astanas vit chez ses grands-parents maternels, qui se dévouent pour lui assurer un quotidien aussi normal que possible. Parmi leurs multiples préoccupations, l’une est d’inscrire Astanas dans une école accueillante, prête à l’accompagner dans cette période trop lourde pour lui. Ils en ont identifié une proche de leur domicile et de l’école primaire. Mais que de questions auxquelles répondre dans un timing de dépôt si serré pour eux ! Astanas est toujours domicilié chez sa maman qui, même disparue, reste sa responsable légale. Or, elle ne signera pas la procuration nécessaire à l’inscription.

Astanas peut-il bénéficier de la priorité accordée aux "enfants à besoins spécifiques" ? Certes, les démarches de protection sont lancées. Elles requièrent, entre autres, l’intervention d’un juge de la jeunesse ; elles ne pourront pas aboutir avant le 1er mars, date de fin de la première période des inscriptions.

Attardons-nous maintenant sur la situation de Gibril (2). Gibril souffre d’un trouble envahissant du développement qui évolue positivement. Très attentifs, ses parents avaient choisi avec soin une école primaire bruxelloise adaptée à ses besoins et disposée à collaborer, en concertation avec l’équipe PMS. Ce processus permet un dialogue efficace entre les partenaires éducatifs - le trio école-famille-PMS, mais aussi les soignants qui entourent Gibril. Les parents, qui ont énormément investi dans la scolarité de leur fils, souhaitent que le dialogue perdure en secondaire, tout en refusant l’idée d’un enseignement spécialisé via une intégration dans cette école.

L’existence d’une priorité d’accès à l’école du premier choix accordée en cas d’intégration n’a pas convaincu les parents de Gibril : "Nous refuserons toujours que Gibril soit étiqueté." Ils ont donc pris le temps de se renseigner : visites, rencontres avec des directeurs, questions au PMS, à l’entourage… Ils ont déniché la perle rare : un établissement récent qui a véritablement axé son projet sur l’accueil. Le taux de réussite au CEB des élèves inscrits en 1ère différenciée crève tous les plafonds et depuis la dernière rentrée scolaire, l’établissement accueille en intégration une dizaine d’enfants, dans le cadre d’une collaboration étroite avec les familles et les partenaires.

L’école était prête à ne pas bénéficier de subventions pour l’accueillir si ses parents demandaient une intégration. Gibril et ses parents sont enthousiastes : "C’est la bonne école." Mais la probabilité que le jeune garçon y soit inscrit est infime. L’établissement primaire judicieusement choisi à l’époque est à plusieurs kilomètres de son domicile, tout comme l’est cette école secondaire sur laquelle toute la famille flashe.

Aujourd’hui, Gibril et Astanas se projettent dans ces écoles sélectionnées avec soin. J’espère avec eux, et pour eux, qu’ils en franchiront effectivement les portes le 1er septembre. Ils ont en commun un début de vie semé d’embûches. Devenir, pour un jour ou pour de longs mois, "des sans-école", les fragiliserait davantage encore. Bien plus que d’autres, ils ont besoin d’entrer en humanités avec humanité - une humanité dont le meilleur algorithme au monde n’apportera pas l’indispensable dose. Aucun formulaire unique d’inscription ne permettra de substituer à l’égalité de tous, l’équité pour chacun.

(1) et (2) : Prénoms d’emprunt

Titre de la rédaction. Titre original : "Entrée en humanités ? Comment frapper à la (bonne) porte de la dignité humaine ?"