Une opinion de Margareta Hanes, docteur en philosophie politique de Vrije Universiteit Brussel.

Bruxelles. Des milliers de jeunes descendent dans la rue pour faire la fête. Au milieu d'une pandémie. Pas de masque, pas de respect des mesures de distance. Qu'est-ce qu’ils célèbrent? Le désir d'un retour à la vie avant le Covid-19, lorsque la dépression, l'anxiété mentale, la patience, le sens de la responsabilité de vivre en société étaient des concepts lointains et pas nécessairement mis en avant. La liberté était la valeur suprême, les obligations morales et sociales mises au second plan. Mais la pandémie a tout chamboulé. Pas seulement pour les jeunes, mais pour tous les citoyens. Pour toute la société. Les obligations sont devenues une priorité, la liberté individuelle secondaire, et cela prend la forme d'une convention, d'une routine sociale. Il s'agit maintenant de la nécessité d'une société morale, pas nécessairement au sens d'une délimitation claire entre le bien et le mal, qui sont des concepts lourds, mais entre éviter la douleur des autres et rechercher son propre plaisir.

Que dirait Épicure?

La promotion d'un hédonisme épicurien, d'une morale de plaisir, semble caractériser l'attitude des jeunes et de ceux qui descendent dans la rue pour faire la fête en temps de pandémie. Mais Épicure serait-il d’accord? Le but de la vie est le bonheur, et le but du bonheur est le plaisir, que ce soit boire, danser, socialiser. La valeur de l'amitié était fondamentale pour le philosophe grec. Éviter la douleur, physique ou mentale, est ce qui compte. Tout d'abord, faire disparaître sa propre douleur, car comme le soulignait Épicure, le soi est une priorité. Cela ne veut pas dire qu'éviter sa propre douleur soit toujours au détriment des autres, mais ces moments peuvent exister. Le philosophe Bertrand Russell souligne cependant que la pitié pour les souffrances des autres n'a pas été ignorée par Épicure. De plus, l'hédonisme épicurien n'incitait pas au culte du plaisir extrême, plaisir juste pour le plaisir, mais était synonyme de modération, de prudence et de retenue. Ce qu'Épicure voulait atteindre, c'était l'état d'ataraxie, c'est-à-dire le manque de peur, de douleur, de tristesse. Le plaisir comme manque de mécontentement. L’absence de trouble, la sérénité de l'âme. Mais de façon réfléchie et sobre. Négliger intentionnellement toutes les mesures restrictives, juste pour ne pas les respecter, est plutôt le contraire de la tempérance. Cela peut faire glisser facilement la société dans un nihilisme moral, où il n'y a pas d'obligations, parce qu'il n'y a pas de valeurs (morales) sur lesquels fonder nos jugements et nos actions.

Une mauvaise analogie 

La métaphore de la guerre, l'existence d'un "ennemi invisible", est parfois invoquée par les dirigeants politiques pour justifier l'imposition de mesures pour arrêter la pandémie. Un état de guerre inutile, est la critique souvent entendue, et l'une des principales raisons de la révolte des jeunes. En effet, l'analogie n'est pas pertinente. Mais pour une autre raison, pas nécessairement à cause de la sévérité des restrictions. La responsabilité de mettre fin à une guerre appartient souvent aux dirigeants politiques, à ceux qui l'ont déclenchée, etc. La responsabilité d'arrêter la pandémie, ou du moins de la maîtriser, appartient à l'ensemble de la société. Non seulement le comportement des dirigeants politiques doit être examiné, mais celui de chaque membre de la société. Pourquoi? Pour la simple raison que le virus est contagieux et que nous vivons en communauté. Nous sommes tous interconnectés. L'effet domino prévaut. Un acte égoïste, qui ne tient pas compte des circonstances extérieures, peut déclencher une nouvelle vague d'infections.

Souvent, l'égoïsme prend la forme d'indifférence. L'indifférence est un mot cher à un autre philosophe grec, Pyrrhon. Dans la situation actuelle, Pyrrhon dirait que tant les inquiétudes des jeunes que les souffrances des personnes âgées et vulnérables peuvent être étayées par des arguments solides. Que faire? Épochè, c’est-à-dire suspendre le jugement. Ne choisir aucun camp. Être indifférent. Indifférent, comme certains d'entre nous. Mais pas parce qu'ils veulent, comme Pyrrhon, s'engager dans un effort intellectuel qui soutient l’isosthénie, c'est-à-dire accepter la possibilité que deux arguments opposés puissent être plausibles en même temps, le but étant de cultiver la modération. Non. Ils ne pratiquent pas du tout l'équidistance, comme Pyrrhon. Ils choisissent de diriger l'indifférence principalement vers les autres, de négliger les besoins (sanitaires) des autres.

L'indifférence, au sens pyrrhonien, peut conduire à une ataraxie, à une liberté libératrice, à un détachement intérieur. Cela ne veut pas dire être dédaigneux, mais devenir plus résilient aux vicissitudes de la vie, plus indulgent et patient avec les incertitudes quotidiennes. Atteindre la certitude n'équivaut pas nécessairement à éliminer nos vulnérabilités et nos faiblesses.

Les personnes âgées et vulnérables ne choisissent pas de contracter le Covid-19, ce n'est donc pas de leur faute si lorsque des mesures restrictives sont imposées, certains jeunes souffrent. C'est un effet secondaire indésirable. La priorité des personnes âgées et de l'État est l'élimination de la douleur et la protection des personnes vulnérables. La priorité de ceux qui descendent dans la rue par milliers pour célébrer, défiant toutes les mesures de restriction, est de poursuivre leur propre plaisir, au détriment de tous ceux qui malheureusement ne peuvent pas choisir et tomberont malades à cause de leurs actes.

La simple indifférence, c’est-à-dire la poursuite de son propre plaisir au détriment des autres, ne mettra pas fin à la pandémie. Nous ne pouvons pas supprimer quelque chose dont nous continuons à soutenir l’existence par nos actions. Cette indifférence ne mènera qu'à un cercle vicieux, dont nous ne pourrons sortir tant que nous ne nous rendrons pas compte que la pandémie existe.

>>> Chapô et intertitres sont de la rédaction.