Durant cette crise, la sécurité sociale "classique" a prouvé son efficacité et sa capacité de s’adapter aux circonstances. C’est elle qu’il faut renforcer. Une opinion de François Perl, Directeur général du service des indemnités de l'Inami (texte rédigé à titre personnel).

Il ne fait plus de doutes que la crise sanitaire qui a bousculé nos certitudes en quelques jours va entraîner des transformations sociales et économiques sans équivalents depuis les chocs pétroliers voire la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son effet se fait déjà ressentir sur notre marché du travail qui a connu un choc de grande ampleur : près du quart de la population active du pays s’est retrouvé du jour au lendemain à l’arrêt mais "sauvée" par le chômage temporaire ou le droit passerelle pour les travailleurs indépendants.

Si ces couvertures sont, par définition, temporaires, et qu’une partie des travailleurs reprendront leur activité à la fin du confinement, nombre d’incertitudes planent sur son issue et sur ses conséquences sur l’économie.

Le deus ex machina

C’est dans ce contexte que plusieurs experts ont relancé, ces derniers jours, l’idée d’instaurer un revenu de base dont l’objectif est d’aider la population à surmonter la récession provoquée par l’épidémie. L’idée n’est pas neuve et refait régulièrement surface dans les périodes de crise. Le revenu de base apparaît alors comme un deus ex machina, capable de résoudre des problèmes que les mécanismes existants ne peuvent régler.

Bien que cette thèse purement performative n’ait jamais pu être validée, les promoteurs du revenu de base ont un pouvoir de conviction évident : qui rechignerait à recevoir, sans condition d’âge, d’activité professionnelle ou de revenu préexistant, une somme forfaitaire mensuelle ?

Il n’est pas question de remettre en question leur constat. L’épidémie de Covid-19 s’accompagne d’une crise sociale qui nécessite des mesures énergiques conçues pour répondre aux défis à court et à long termes. Défis auxquels, selon les partisans du revenu de base, la sécurité sociale ne pourrait pas répondre.

L’efficacité de la sécurité sociale

Cette thèse élude pourtant un élément de contexte fondamental. Face aux conséquences du confinement sur l’activité économique, la sécurité sociale a montré son efficacité. Les institutions de sécurité sociale concernées (l’Onem, la Capac et l’Inasti) et leurs partenaires (syndicats, secrétariats sociaux et caisses d’assurances sociales) ont réagi énergiquement en quelques jours, en exécution des mesures décidées par le gouvernement, par la mise en place de procédures administratives simplifiées et l’extension de leur couverture à des catégories de travailleurs risquant de rester sur le carreau. Il est ironique de relever que, ce faisant, ces institutions ont répondu à une critique récurrente des partisans du revenu de base : la lourdeur d’une bureaucratie incapable de s’adapter aux circonstances. Cette agilité de la sécurité sociale est à mettre en rapport avec la tâche quasiment impossible qu’aurait provoquée la création ex nihilo d’un revenu de base qui aurait fait "l’économie" du système existant.

D’une manière plus générale, et en analysant la situation sur le long terme, il est fort probable que nous aurons, dans les prochains mois, bien plus besoin d’une sécurité sociale "classique" que d’un revenu de base. Le système de soins de santé, qui est un des cœurs du réacteur de l’État social, est en train de démontrer par l’absurde son impérieuse nécessité. Or, sans une augmentation plus que substantielle des moyens alloués à la sécurité sociale, le revenu de base génère une équation financière impossible à résoudre : comment couvrir par une allocation mensuelle la totalité de la population sans fragiliser le financement des prestations existantes dont les soins de santé constituent le second poste après les pensions ?

La nécessité de solutions ciblées

Par son caractère universel et inconditionnel, le revenu de base pourrait passer à côté d’une des principales conclusions que l’on peut déjà tirer de cette épidémie : son caractère profondément inégalitaire. Nos capacités de réponse à la crise dépendent de facteurs préexistants : notre état de santé actuel et à venir, notre situation et la pérennité de notre activité professionnelle, voire notre patrimoine. Ces inégalités objectives exigent des solutions ciblées que seule une sécurité sociale fondée sur la notion de "risque social" peut apporter. Sa mutation totale ou partielle en un revenu de base forfaitaire aurait pour effet de renforcer ces inégalités et d’aggraver la situation sociale de ceux qui en souffrent.

Il est évident que notre système de sécurité sociale est perfectible. Mais au lieu de songer à le remplacer par une construction théorique qui n’a jamais apporté la moindre preuve de son efficacité, il serait plus indiqué, lorsque nous aurons cette épidémie derrière nous, de nous atteler à le rendre encore plus efficace en universalisant davantage sa couverture, en le rendant plus lisible (notamment par la suppression du statut de cohabitant) tout en continuant l’important chantier de simplification administrative et d’octroi automatique des droits sociaux.