Une opinion de Nadine Pinede, écrivaine et poète, bénévole pour les Democrats Abroad Belgium.

L’amnésie et l’injustice vont de pair et il est beaucoup plus facile d’ignorer l’Histoire (ou de la venger) que de la regarder droit dans les yeux. Le 4 juillet est connu comme le jour de l’indépendance aux États-Unis, une célébration marquant la lutte contre les puissances coloniales anglaises. Cette année, dans le sillage de notre prise de conscience mondiale du racisme, cet Independence Day devait également être un jour de réflexion sur toutes les personnes d’ascendance africaine qui se sont battues pour leur droit d’être libres de l’esclavage et de l’oppression, et qui ont été délibérément effacées de l’Histoire.

Un exemple à suivre

Les statues sont des incarnations que nous choisissons d’honorer dans nos espaces publics. Suite au mouvement mondial Black Lives Matter, des statues aux États-Unis qui ont été créées pour remanier la défaite des États du Sud dans la guerre civile ont été défigurées et retirées pour dénoncer la glorification de ce passé raciste.

Plutôt que de considérer les nombreuses statues qui méritent à juste titre d’être démontées ou mises dans des musées pour étudier les leçons d’Histoire, je voudrais honorer une statue qui a le pouvoir de nous élever. À Copenhague, au Danemark, devant un ancien entrepôt portuaire qui était autrefois rempli de sucre et de rhum, pour lequel des vies noires étaient échangées, se trouve désormais la statue Je suis la reine Mary (I Am Queen Mary).

Imposante, perchée à plus de six mètres de haut, une femme noire majestueuse est assise sur un trône, tenant dans une main un couteau pour couper la canne à sucre et dans l’autre une torche. Elle est inspirée par Mary Thomas (1848-1905), qui a mené une révolte d’esclaves dans les Antilles danoises.

C’est la seule statue que je connaisse qui commémore une esclave rebelle noire. Trop de pays ont tenté de cacher leur rôle honteux dans la traite transatlantique des esclaves, construisant à la place des statues de ceux qui en ont profité, comme celle récemment jetée dans le port de Bristol. J’imagine les paroles de la Reine rebelle aujourd’hui : "Le vote est une arme puissante que nous n’avons jamais eue. Utilisez-le correctement !"

Cet hommage au courage d’une femme noire a été créé par deux femmes artistes noires, LaVaughn Belle des îles Vierges et Jeannette Ehlers, une Danoise d’origine caribéenne.

Un pèlerinage

Quand j’ai appris l’histoire de la statue I Am Queen Mary, je l’ai partagée avec ma mère de 81 ans. Elle et mon père, décédé en 2015, sont nés et ont grandi en Haïti, la seule nation au monde née de la rébellion des esclaves. Ma mère a fait le vœu qu’un jour nous verrions la reine Mary ensemble. En décembre dernier, elle a ainsi voyagé pendant 20 heures depuis les États-Unis pour nous rejoindre, mon mari et moi, à Copenhague.

Bien que giflés d’une froide pluie hivernale, nous avons tous les trois parcouru un chemin délicat sur des pavés glissants. Nous menions un pèlerinage vers un monument contre le silence et l’effacement de l’Histoire. Nous voulions honorer le pouvoir de l’art pour mettre en lumière ceux et celles qui se cachent dans les abîmes de l’Histoire. Et nous avons contemplé la Reine rebelle comme si elle tenait le passé, le présent et l’avenir entre ses mains.

Titre original : "La Reine rebelle"