Est-il normal que ce soit la collectivité qui rembourse les tests Covid des Belges partis pendant les congés de Noël à l’étranger, dans des zones classées rouges déconseillées fin décembre par les pouvoirs publics ? Est-il juste d’utiliser l’argent public pour assurer le retour de ces personnes qui ont pris des risques de contracter le virus et de le communiquer à leurs proches ? Il revient en effet à l’Inami, l’Institut national d’assurance maladie-invalidité, de rembourser les tests des dizaines de milliers de Belges, de retour de telles zones.

Ces questions ont suscité d’importants débats sur les réseaux sociaux ces derniers jours, la plupart des internautes trouvant qu’un tel remboursement déresponsabilise les voyageurs. "Que chacun assume ses choix et ses voyages en payant ses tests", exprimaient en substance différents lecteurs de La Libre. Plusieurs médecins généralistes allaient dans le même sens, notant qu’un tel remboursement risque également de relativiser l’importance des consignes sanitaires, l’État étant prêt à payer pour les plus "audacieux".

Faire payer les tests aurait coûté plus cher à la collectivité

Directeur général soins de santé à l’Inami, Brieuc Van Damme note que le premier argument de ce remboursement relève de la santé publique. "Si les tests avaient été payants, nous prendrions davantage le risque que des personnes ne s’y soumettent pas. Et les conséquences seraient alors bien plus coûteuses pour la collectivité." Dans une logique conséquentialiste et financière, le remboursement de ces tests semble donc justifié, même si on ne connaît pas encore le nombre de Belges qui se feront tester cette semaine, et donc le coût exact de ce remboursement. À raison d’un montant de 46,81 euros par test, ce coût se chiffrera cependant à plusieurs millions d’euros.

Une société de la solidarité ou du "qui casse paye" ?

Mais la question n’est pas uniquement pécuniaire. Elle soulève un véritable débat éthique, elle cache "un enjeu sociétal fondamental", note à titre personnel Michel Dupuis, professeur émérite de philosophie à l’UCLouvain et vice-président sortant de la commission fédérale "Droits du patient". "Philosophiquement, on peut mettre cette question du remboursement en rapport avec des questions qui traînent dans la littérature bioéthique depuis longtemps, à savoir : est-il légitime de rembourser les frais de chimiothérapie des fumeurs, ou le traitement de personnes alcooliques ? Ce remboursement des tests relève donc d’un certain modèle social où on fait l’hypothèse qu’il vaut mieux que l’assurance soit mutuelle, pour couvrir les aléas de chaque vie personnelle, plutôt que privée, dans un monde du chacun pour soi."

Bloquer le remboursement des tests en cette fin décembre revenait donc à remettre en cause le principe de solidarité universelle qui sous-tend nos soins de santé, au risque de glisser vers une société du "qui casse paye". "C’était en effet ouvrir une boîte de pandore", reconnaît Brieuc Van Damme. "De plus, s’il est probable que beaucoup de ces voyageurs revenaient d’un voyage touristique, on ne peut connaître ni vérifier les motivations de chacun des Belges partis en zone rouge. Certains ont peut-être voyagé pour des raisons familiales, ou suite à la nécessité impérieuse de revoir quelqu’un. Notre système s’appuie sur une logique de solidarité, qui reconnaît que si nous ne sommes pas totalement prédestinés, notre degré de libre-arbitre, au moment de poser des choix, peut être limité par des prédispositions génétiques, sociales, familiales… Tout en essayant de tirer chacun vers le haut, c’est au regard de ces prédispositions partielles que notre logique est celle de la solidarité." "Il y a donc des raisons éthiques au remboursement de ces tests", ajoute Michel Dupuis.

Que faire alors que les finances sont dans le rouge ?

"Mais cette logique doit-elle être naïve ? s’interroge néanmoins le philosophe. Au risque de gaspiller des deniers publics, alors que les finances s’annoncent en grandes difficultés ? Non. Et c’est pour cela que l’on pourrait innover, et utiliser des modèles de proportionnalité des remboursements, tout en garantissant la justice et une assurance qui protège au maximum les plus vulnérables."

Si le filet de la sécurité sociale permet la liberté et la prise de risque individuelles, le défi des années à venir sera d’évaluer la responsabilité de chacun et l’étendue de ses droits. Voici une des nombreuses questions qui surgiront de cette pandémie. "Nous ne sommes pas dans un monde de droits acquis, et il faut réinterroger en permanence l’allocation de nos ressources. Mais jamais à chaud, conclut Michel Dupuis. Toujours à tête reposée."

Qu'en pensez-vous?

Ce mardi, vous avez été plus de 660 à réagir à cette question sur lalibre.be. Pour 75 % d'entre vous, un tel remboursement n’est pas "normal" : ces tests auraient dû être payés par chaque voyageur. Voici quelques unes de vos réactions.

Vincent, 36 ans

NON Sauf déplacements essentiels, ils doivent assumer leurs choix et prendre leur part de responsabilité dans le collectif. D’autant qu’ils sont partis en toute connaissance de cause. Ce serait injuste par rapport aux citoyens qui ont suivi le conseil.

Stéphanie, 43 ans

NON Moi-même je reviens de zone rouge et j’estime que je devrais assumer mon choix…

Sébastien, 41 ans

NON Ce n’est pas à la collectivité d’assumer la responsabilité des choix personnels de chaque citoyen. En ce qui concerne les déplacements professionnels, les entreprises doivent pouvoir prendre ce coût en charge. Il reste cependant l’épineuse question des déplacements impérieux (fin de vie d’un proche…).

Christophe, 39 ans

NON Les vacances ne sont pas une nécessité. Qui peut payer des vacances peut payer son test.

Anna, 37 ans

NON Je suis française. Je vis à Bruxelles. Ma famille vit en France et au G.-D. du Luxembourg. Je n’ai pas pu voir ma famille durant les fêtes en raison des restrictions et pour respecter les indications du gouvernement. Cela a été vraiment très douloureux. Je ne vois pas pourquoi je devrais supporter le prix des tests au retour de tous les Belges qui eux ont décidé sciemment de faire autrement.

Marc, 71 ans

NON Ce montant peut être plus utilement consacré à l’aide des professions pénalisées par le Covid (Horeca, artistes…).

Bruno, 45 ans

NON À deux reprises, suite à un contact avec une personne contaminée, mon épouse et moi-même avons dû passer le test qui nous a été facturé 47,80 € l’unité. Pourquoi faire payer ceux qui jouent de malchance et l’offrir à ceux qui prennent des risques ?

Jacques, 73 ans

OUI Toute forme de discrimination est abjecte. Sinon, il faut alors appliquer la même logique aux fumeurs en les obligeant à prendre en charge les frais médicaux. Et ne plus rembourser les soins aux fumeurs cancéreux, ni les soins psychologiques aux "pisse-vinaigre" déprimés !

Philippe, 64 ans

OUI Tous les Belges ne sont pas partis faire du ski et profiter des joies de la neige. Quand on a un membre de sa famille (fille) qui vit à l’étranger, qu’on ne voit que deux fois par an, quand sur place, on respecte les gestes barrières (comme si on était au pays), pourquoi faudrait-il discriminer ?

Françoise, 62 ans

OUI Si ce n’est pas interdit, c’est permis. Sinon, où vont s’arrêter ces entraves à nos droits fondamentaux si tout devient hypocritement des interdictions indirectes ? Je précise que moi-même je ne voyage pas, donc je ne prêche pas pour ma chapelle.